«Oh! non, il ne pense pas à moi!» se dit tristement la jeune fille en se promenant seule dans les plus sombres allées du jardin; «il n'y a jamais pensé que comme à quelqu'un dont le malheur intéresse... Je n'ai rien pour plaire..... Je suis laide, je n'ai ni esprit, ni talent;.... il ne pouvait pas m'aimer..... Jacques dit encore que je n'ai ni nom, ni fortune. Je le sais bien;.... mais il me semble que ce n'est pas cela qui doit faire aimer les gens. Devais-je désirer qu'il m'aimât?... qu'en serait-il résulté?... c'eût été un malheur aussi,... et pourtant cela m'aurait rendu bien heureuse!.... Je l'aimerai toujours, moi! je puis bien disposer de mon cœur... M. Victor ne saura jamais que c'est lui qui en est le maître; mais si du moins il pouvait rester ici, si je pouvais le voir toujours!... Ah! je me trouverais encore heureuse!...»

En s'apercevant que Victor ne pense plus à elle, Madeleine n'a pas deviné qu'il pense à une autre; elle voit bien que M. Dalmer se plaît avec madame de Noirmont, qu'il la cherche sans cesse, mais elle ne conçoit pas le moindre soupçon sur le sentiment qui les unit, car la jeune fille a la plus haute idée de la vertu d'Ernestine, et d'ailleurs il ne lui semble pas possible qu'une femme mariée puisse aimer un autre homme que son époux: pauvre Madeleine!

Un matin, M. de Noirmont aborde sa femme d'un air soucieux et mécontent; il lui fait signe de le suivre dans le jardin, en lui disant: «Nous pourrons y causer à notre aise... et j'ai à vous parler.»

Ernestine suit son époux en tremblant, une sueur froide découle de son front; elle est persuadée que son mari a découvert sa conduite, elle se voit déjà perdue, déshonorée, et c'est sans lever les yeux qu'elle attend qu'il s'explique.

«Je viens de recevoir des lettres de Paris, dit M. de Noirmont.—Eh bien! monsieur?...—Eh bien? ces lettres ne me font pas plaisir;... j'y apprends des choses qui m'inquiètent.—Qui vous.... inquiètent?.....—Oui, relativement à votre frère.»

Ernestine respire plus librement, et elle répond d'une voix plus assurée: «Ah!.... c'est de mon frère qu'il s'agit....—Sans doute.... de qui voulez-vous que ce soit?—Ah!.... c'est que.... je ne pensais pas d'abord.... Eh bien! qu'avez-vous donc appris qui le concerne?—D'abord, voilà une lettre d'Armand où il me demande de l'argent; il n'a plus rien de ce qu'on lui avait prêté; il veut absolument que je me décide pour cette propriété,... ou il la vendra à d'autres, peu lui importe d'y perdre!... Ce jeune homme-là ne calcule rien!.... Je voulais lui garder cette propriété pour qu'il en tirât un meilleur parti;.... mais, non, il lui faut de l'argent, il lui en faut à tel prix que ce soit!... Cette autre lettre est d'un ami que j'ai à Paris. Je l'avais prié de s'informer de la conduite de votre frère; ce qu'il me dit confirme mes craintes. M. Armand fait le marquis, le grand seigneur;..... il joue, il entretient des femmes galantes... Enfin il se conduit comme un fou ou comme un homme qui veut se ruiner...

»—Mon pauvre frère!... hélas!... pourquoi n'est-il pas resté avec nous!—On me dit que son ami Saint-Elme ne le quitte pas, qu'il est de toutes ses orgies, de toutes ses folies.... Je vous avoue que je commence à revenir beaucoup sur la bonne opinion que j'avais de M. de Saint-Elme.—Moi, monsieur, vous savez que je n'ai jamais été éblouie par le ton brillant, par les manières tranchantes de cet homme.... Les grands parleurs ne m'inspirent pas de confiance, je vous l'ai dit.—Oui, c'est vrai;... mais ce monsieur Saint-Elme connaissait tout,... savait tout;... il devrait avoir de l'expérience, et ne pas laisser celui qu'il appelle son cher Armand manger sa fortune avec des fripons et des catins.—Ah! si mon frère n'avait jamais eu pour amis que des gens comme....—Comme M. Dalmer et Dufour.... Oui, ceux-ci sont sages, rangés,... à la bonne heure, voilà des hommes qui ne songent pas à se ruiner.... J'avoue même qu'ils ont plus de vertu que moi;... il en faut pour faire le loto de madame Bonnifoux. Mais, revenons à votre frère. Puisqu'il le veut absolument, eh bien!... je prendrai cette propriété.... Je vais lui envoyer trente-cinq mille francs à-compte dessus.... Je pense qu'il voudra bien me donner quelques semaines pour le reste. Mais écrivez-lui de votre côté, Ernestine; vous êtes sa sœur, son aînée; il ne prendra peut-être pas vos conseils aussi mal que les miens.—Ah, je crains bien que mon frère ne fasse aucun cas de mes avis!...—Il faut essayer pourtant; Armand est bien jeune, il ne peut encore être sourd aux remontrances dictées par l'amitié. Écrivez-lui pendant que je vais aller jusqu'à Sissonne chercher les fonds dont j'ai besoin.... Je serai bientôt de retour.»

M. de Noirmont embrasse sa femme, et part pour la petite ville de Sissonne, qui n'est qu'à trois quarts de lieue de Bréville. Restée seule dans les jardins, Ernestine y songe à la terreur qu'elle a ressentie, aux craintes que lui ont fait concevoir les premiers mots de son mari.

«Voilà donc quel sera désormais mon sort! se dit-elle. Je ne serai jamais entièrement heureuse,... jamais la paix avec moi-même;... et devant les autres, toujours craindre,... rougir,... trembler.»

Ernestine est plongée dans ses pensées lorsque Victor vient la rejoindre, et lui demande le sujet de sa tristesse. Elle lui conte ce qui vient de se passer et la frayeur dont elle a été atteinte.