«Depuis que je suis coupable, je ne vis plus, dit Ernestine; chaque instant de la journée amène un nouveau supplice....—Est-ce que votre mari est jaloux?...—Quelquefois, il lui prend des accès de jalousie.... Ah! s'il découvrait ma faute, il serait furieux!... furieux surtout d'avoir été trompé,... car je ne le crois pas bien amoureux de moi;... mais sa vanité!...—Éloignez ces idées qui n'ont pas le sens commun....—Je ne puis!... j'ai la tête bouleversée....—Vous ne m'aimez donc plus?—Ah! il ne me manquerait que de vous entendre dire cela.... C'est cet amour qui me désole... mon Dieu! pourquoi m'avez-vous fait connaître ce sentiment que sans vous j'aurais toujours ignoré!...—Vous êtes donc bien fâchée de m'aimer?...—Non, mais je suis fâchée d'être coupable.... Je voudrais pouvoir avouer que je vous aime, je voudrais le dire à tout le monde, au lieu d'être obligée de le cacher.—Chère Ernestine, ce qu'on cache a, dit-on, plus de charmes.... Si nous pouvions nous aimer sans danger, nous nous aimerions peut-être moins.—Ah! je ne le crois pas. Et trouvez-vous encore du charme à n'oser se regarder devant le monde, de peur qu'on lise notre secret sur notre physionomie;... car je ne sais pas bien feindre.... Je ne puis vous voir avec indifférence. Quand vos yeux s'attachent sur les miens, il me semble que mon ame va passer dans la vôtre.... Est-ce que l'on peut dissimuler cela?...»

Victor s'efforce de calmer celle qu'il aime, il la serre dans ses bras, il éteint sa voix par ses baisers. «O mon Dieu! dit Ernestine, pourquoi donc faut-il qu'un si grand bonheur me rende criminelle?... Que je m'en veux d'être si faible!...»

En ce moment un léger bruit se fait entendre derrière les charmilles voisines. Ernestine repousse Victor en lui disant:

«Avez-vous entendu?—Oui,... mais je crois que c'est tout simplement le vent qui a remué les feuilles....—Oh! non, il m'a semblé entendre des pas....—Vous vous êtes trompée;... vous voyez bien qu'il n'y a personne....—N'importe!... je ne veux pas rester davantage ici.... Je meurs d'effroi....—Laissez-moi, mon ami....—Encore un moment!—Non, je vais écrire à mon frère.... Oh! je vous en prie, ne me retenez plus.... Tenez, voyez comme je tremble.... Laissez-moi rentrer seule,... vous reviendrez après....»

La jeune femme résiste aux instances de Victor, elle s'échappe et regagne vivement la maison, où Victor retourne aussi, mais par un autre chemin.

Le bruit qu'Ernestine avait entendu n'avait pas été causé par le vent. Le hasard avait amené Madeleine derrière le bosquet où étaient alors Victor et madame de Noirmont. Deux voix bien connues avaient frappé l'oreille de la jeune fille. Elle ne voulait pas écouter; mais un sentiment impérieux avait cloué ses pas à cette place d'où elle pouvait entendre et même apercevoir ceux qui étaient sous le berceau. A chaque mot qui parvenait à son oreille, la pauvre petite sentait son cœur bondir, ses genoux ployer sous elle. Ce qu'Ernestine disait alors à Victor ne pouvait laisser aucun doute sur leur liaison, et Madeleine vient de connaître des tourmens qu'elle ne soupçonnait pas pouvoir ressentir. Jusqu'alors elle avait bien vu que Victor ne l'aimait pas, mais elle ne pensait pas qu'il en aimât une autre. En le voyant presser Ernestine dans ses bras, elle éprouve toutes les angoisses de la jalousie. Elle s'appuie contre un arbre pour se soutenir; un voile couvre ses yeux; elle ne voit plus, mais elle écoute encore.... En cet instant, le bruit d'un baiser arrive jusqu'au fond de son cœur. C'est alors qu'incapable de résister plus long-temps au supplice qu'elle endure, elle s'éloigne précipitamment, au risque de se trahir par le bruit de ses pas.

Madeleine a traversé le jardin comme quelqu'un qui serait poursuivi. Elle a ouvert une petite porte qui donne sur la campagne; elle sort, puis elle marche... marche toujours, sans regarder où elle va, retenant avec peine ses sanglots, jusqu'à ce qu'enfin, se sentant défaillir, et, ne pouvant plus retenir ses larmes, elle s'arrête contre un arbre, sur lequel elle s'appuie pour pleurer.

Le temps s'écoule, la jeune fille est toujours là. Elle pleure, car cela soulage un peu son ame, et, pourtant, sa bouche ne laisse échapper aucune plainte; elle n'accuse personne; elle pleure sur elle-même, parce qu'elle se sent bien malheureuse, et qu'à dix-huit ans on n'a pas encore de force contre les peines du cœur.

Le jour commence à tomber. Madeleine est restée contre l'arbre au pied duquel elle s'est assise. Ses larmes ont cessé de couler,... car tout cesse à la longue; de gros soupirs les ont remplacées.

Une voix fait entendre dans l'éloignement le chant favori des laboureurs de la Picardie. La voix s'approche; Madeleine ne bouge pas. D'autres sons vibrent encore jusqu'à son cœur.