—Ce serait grand dommage, reprit la vieille, si, faute de quatre tari, ma bouche se fermait et vos oreilles refusaient d'entendre des révélations qu'il vous importe de connaître. Apprenez, seigneur notaire, qu'une jeune fille de cette ville est éperduement amoureuse d'un garçon de nos montagnes. Le père de la demoiselle ne voudra point d'un gendre sans argent, et la mère du jeune homme craint pour son fils la corruption des villes. Cependant l'amour va croissant, et si les parents ne s'entendent, ils perdront leurs enfants et se trouveront seuls sur la terre. Que doivent-ils résoudre, sage Mast'-André? prononcez vous-même, et ce que vous ordonnerez sera fait.
Liona Barbara employait le subterfuge par lequel Annibal avait annoncé à son gouvernement sa première défaite; mais le notaire, au rebours du sénat de Carthage, ne donna point dans le piège oratoire:
—Que la mère, dit-il, retienne son fils dans les montagnes, et que le père enferme sa fille dans un couvent. Voilà ce que ma sagesse ordonne. Payez-moi ma consultation, et que Dieu vous conduise.
—Point d'argent, s'écria la vieille avec véhémence; point d'argent pour un avis aussi mauvais, car le jeune homme est Cicio, le beau chevrier, et la jeune fille est la tendre Cangia, cette douce colombe blessée que rien ne saurait plus guérir de son amour.
—Je m'en doutais, reprit Mast'-André; mais il y a remède à tout, hormis à la mort. J'enverrai ma fille à Taormine, et je donnerai tant de coups de bâton à l'amoureux que je le guérirai de sa passion.
Cicio, qui venait d'entrer dans la cour avec ses chèvres, entendit cette sentence accablante, et la belle Cangia, debout derrière son père, se mit à pleurer.
—Qu'on m'enferme dans un couvent, s'écria la jeune fille, qu'on me creuse une tombe et qu'on m'arrache le coeur, je t'aimerai encore, ô mon cher Cicio. Tu es trop beau, tu as trop de grâce, ton parler est trop doux pour que je t'oublie jamais.
—Moi, dit Cicio en levant une main vers le ciel et posant l'autre sur son coeur, je veux qu'on me pende à un gibet, que tous les fusils de Naples soient ajustés sur ma poitrine, qu'on me brûle tout vif, qu'on me mette à la question, et que mon corps soit partagé en mille portions; je veux que l'on me tue, et je sortirai du cimetière pour répéter aux oreilles de mes bourreaux: J'adore la charmante Cangia.
C'est la chose la plus commune du monde, dans les fictions du théâtre et la plus rare dans la réalité, que de voir deux amants se jeter dans les bras l'un de l'autre, et se tenir embrassés jusqu'à ce que leurs tyrans les séparent. Il faut que la passion soit bien grande pour que la jeunesse en vienne à cette extrémité de surmonter le respect, la crainte et la pudeur; mais, sous le 38e degré, les coeurs sont brûlants, et l'amour, les yeux couverts de son bandeau, marche guidé par un autre aveugle, le délire. La belle Cangia courut à son amant; Cicio la reçut éperdue entre ses bras, et tous deux pleurèrent à chaudes larmes, en se prodiguant les serments et les caresses. Mast'-André criait comme un aigle en furie, et la vieille montagnarde riait aux éclats en dansant un pas de sorcière.
—Ils seront unis, chantait Barbara, ils seront unis les jeunes amants. Bénissez-les, sainte Venus; protégez-les, sainte Proserpine! ô merveille de l'amour: la fille d'un puissant notaire pressée sur le coeur d'un simple chevrier! A la mort seule il n'est point de remède; il en est à tous les autres maux. Le notaire l'a dit lui-même, et c'est la vérité; car il mourra, l'injuste père, et je mourrai aussi, vieille Barbara; mais les enfants vivront pour s'aimer, et la marmite sera toujours pleine, et les jeunes époux danseront à se briser les reins, tandis que je dormirai avec une grosse pierre sur l'estomac. Aujourd'hui on crie et on pleure; mais la mort ramènera le silence et puis la paix et le bonheur.—Partons, mon fils; retournons dans nos montagnes, et si ton coeur est malade, console-toi en songeant que ta maîtresse a bu comme toi dans la coupe empoisonnée.