—Ne crains rien, reprit la mère; je saurai m'y prendre avec l'habileté nécessaire. Tu es beau, la jeune fille t'aime; le plus difficile est fait.

Le lendemain dona Barbara, qui ne mettait jamais de chaussures, tira d'une armoire, pour cette occasion solennelle, une paire de demi-bottes qui lui venaient de son défunt mari. C'était une façon recherchée de couvrir la moitié de ses jambes; quelques loques déchirées qui descendaient à peine jusqu'aux genoux, lui tenaient lieu de robe. Un morceau de serge verte enveloppait à peu près la poitrine et les épaules de la vieille montagnarde. Elle planta sur sa tête un chapeau d'homme; son bras nu et brûlé par le soleil fut armé d'un bâton de chêne vert, et dans cet équipage presque masculin, dona Barbara partit pour la ville, accompagnée de son fils. Les gens qu'elle rencontra sur son chemin ne firent aucune attention à son accoutrement, car la misère est chose sainte et respectable en Sicile. Le soldat qui montait la garde à la porte d'Ortigia se permit un léger sourire; mais la vieille lui lança un regard si terrible et si fier, qu'il baissa les yeux. Cicio ayant indiqué à sa mère la maison de Mast'-André, partit suivi de ses chèvres pour distribuer son lait, en attendant la fin de la conférence. La vieille montagnarde traversa la cour et vint frapper à la porte de la cuisine. Une servante sortit sa tête par une lucarne, et voyant une personne mal vêtue, prit dona Barbara pour une mendiante et ne répondit point. Au bout d'une minute, la vieille frappa de son bâton contre la porte en criant d'une voix sinistre:

—Est-ce la mort ou le sommeil qui règne ici?

—Bonne femme, dit la servante, point de malédictions, s'il vous plaît; vous pourriez attirer sur nous quelque accident. Allez en paix: on vous donnera du pain un autre jour.

—Accident sur vous! répondit la vieille. Je ne demande point l'aumône, fille insolente. Appelez votre patron et dites-lui que je viens du Mont-Rosso pour lui parler d'affaires de conséquence.

La cuisinière, subjuguée par le ton impérieux de la montagnarde, courut chercher son patron, et Mast'-André arriva les mains dans les poches et le cure-dent à la bouche.

CHAPITRE III.

Sans avoir la conscience de son origine, Dona Barbara était un rejeton de cette race civilisée qui rendit la liberté à des prisonniers par admiration pour les vers d'Euripide. Le culte de l'éloquence est inné en Sicile, et le guide qui fait un marché avec un étranger ne croirait pas mériter son pourboire s'il ne l'enlevait par un effort de rhétorique.

—Seigneur notaire, dit la vieille, vous dont la sagesse est fameuse dans le monde entier, vous qui exercez la noble profession de donner des conseils aux mères de famille, prêtez-moi les lumières de votre esprit.

—Volontiers, interrompit Mast'-André; mais il faut me payer mes consultations, car j'ai acheté fort cher mon privilège. Si vous avez quatre tari à m'offrir, je vous donnerai tant de bons avis que vos affaires en iront bien.