—Cangia, un mot de votre bouche pour confirmer ce que m'ont dit vos yeux.
—Cent mots ne seraient pas assez, répondit la jeune fille. Mes yeux n'ont point menti: je suis à toi.
—Et mes haillons, ma misère, mon ignorance, mon vil métier?
—Tes haillons, je ne les vois pas. Mire-toi dans mon âme, et tu te verras avec le manteau d'Alexandre et la couronne de César. A quoi donc penses-tu? je suis assise sur une chaise de paille, et tu me parais monté sur un trône d'ivoire. Non, ce n'est point un vil métier que le tien. De grands hommes ont mené leurs chèvres aux champs du temps de nos pères. Ton ignorance, dis-tu? ne t'en embarrasse pas: je t'apprendrai à lire quand tu seras mon mari. Je te peignerai les cheveux; je te donnerai un habit noir, une cravate rouge et un pantalon de nankin. Qu'ya-t-il entre nous? la volonté de Mast-André: rien de plus. Reculerons-nous devant un seul obstacle? Tu as une mère; dis-lui de venir demander ma main. Nous saurons par là jusqu'où vont les difficultés. Qu'on m'oppose une barrière, je monterai sur les toits; une montagne, je m'élèverai par dessus les nuages. Je te le répète: je suis à toi. S'il n'y a pas d'autre ressource, je te suivrai comme ta chèvre jaune, car tu m'as apprivoisée aussi bien qu'elle. Mais nous n'en sommes pas là. Voici mon père qui vient; ne bouge pas, et garde notre secret.
Tandis que sa maîtresse débitait cette tirade avec une pétulance passionnée, Cicio eût merveilleusement représenté la figure du jeune David triomphant, car au fond de son coeur sonnaient le sistre et les clairons. Au dernier mot prononcé par Angélica, il reprit sa mine impassible et se retourna pour saluer Mast'-André. Quand la chèvre jaune eut donné sa représentation quotidienne, la jeune fille cueillit une petite branche de myrte dont elle forma une couronne, et reconduisant Cicio jusqu'à la porte de la rue:
—Ne parle plus, lui dit-elle, de misère et de vil métier. Reconnais à ce signe ce que tu es dans ma pensée.
Angélica déposa la couronne de myrte sur la tête de son amant et rentra dans la maison en courant.
De retour à son village, le petit chevrier employa tous les ambages et précautions imaginables pour raconter à sa mère ce qui venait de se passer. Dona Barbara n'était pas sortie quatre fois de ses montagnes pour descendre à Syracuse et n'avait pas une idée nette de ce qu'on fait dans une ville. Les rares pièces de monnaie qu'elle avait maniées en sa vie étaient toujours venues de cet amas de maisons qu'on apercevait au loin dans la plaine, en sorte que dans son esprit, tout citadin était riche en naissant, mais facile à duper, puisqu'il était assez fou pour donner son argent en échange d'un peu de lait; tout montagnard, au contraire, était supérieur aux autres hommes, et assuré d'aller en paradis. Quant aux intendants civils, gouverneurs, juges et fonctionnaires, envoyés de Naples, c'étaient des Carthaginois, contre lesquels la révolte était légitime.
—Mon fils, dit la vieille à Cicio, s'il est vrai que ta maîtresse soit aussi sage que belle, je puis consentir à demander sa main à ce notaire que tu as sauvé à la nage; mais j'exige que ta femme te suive dans la montagne où tu demeures, comme le doit une épouse honnête et fidèle.
—Pour l'amour de Dieu, répondit Cicio, n'allez pas imposer des conditions. Il y aura bien assez d'obstacles à mon bonheur. Faites seulement que je me marie, et laissez-moi ensuite le soin d'emmener ma femme où il me plaira.