—Ne me fais pas parler de choses étrangères au procès.

—Seigneur, je suis innocent.

—Tu vas bien voir que tu n'es pas innocent. Qu'on le mène en prison et qu'on enferme aussi la chèvre.

Les gendarmes emmenèrent Cicio, et après le départ du prévenu, le seigneur juge, encore agité par la colère, répéta vingt fois, en rangeant ses papiers et ses plumes:

—Qu'on le mène en prison!… Il verra bien qu'il n'est pas innocent…
Qu'on enferme aussi la chèvre…

Au seul accent napolitain de son interrogateur, le petit chevrier s'était senti au pouvoir de l'ennemi, et il avait pensé que son innocence ne lui servirait à rien; aussi ne songea-t-il plus qu'aux moyens d'échapper à la fureur des Carthaginois.

CHAPITRE IV.

Dans le sud de la Sicile, les routes n'existent point. On passe à travers des bras de mer, des torrents et des ravins, et le voyageur est étonné de trouver au bout de ces déserts des villes considérables, d'où on ne sort pas sans péril. Quant aux modes de transport, ils se réduisent à deux, les mulets et la lettiga, espèce de boîte incommode, exposée à verser, et qu'on suspend sur le dos des mules au moyen de deux traverses. La seule manière vraiment sûre d'aller d'un lieu à un autre c'est de se servir de ses jambes. Cette manière étant aussi la plus économique, ce fut celle que le seigneur juge adopta pour expédier le petit chevrier à Noto entre deux fantassins.

Quand une passion ne trouble point son caractère, le Napolitain est le meilleur homme du monde. Si son naturel n'est pas endommagé par la vengeance, ni par le fanatisme, ni par la cupidité, ni par l'instinct du vol et de la fourberie, ni par l'intérêt personnel ou les préjugés de l'ignorance, vous le trouvez toujours gracieux, ouvert, et volontiers disposé à lier conversation. La facilité de moeurs est telle dans le royaume de Naples, que les galériens eux-mêmes vivent doucement et familièrement avec leurs gardiens; sauf l'obligation de porter l'habit jaune et la chaîne au pied, les condamnés mènent la vie de tout le monde, et il n'est pas rare de voir des soldats attendre patiemment devant un café que le galant'uomo confié à leur garde ait achevé de prendre une glace.

Les deux fantassins chargés de conduire le petit chevrier n'avaient pas contre le prévenu la même animosité que les gendarmes. On ne leur avait point défendu de parler à leur prisonnier, et d'ailleurs, c'eût été une recommandation inutile, attendu que la langue d'un bon Napolitain ne se repose jamais. Le voyage était de huit lieues, et déjà, au bout d'une heure de marche, les deux soldats causaient avec Cicio, en riant bonnement de la peine qu'ils avaient à comprendre son dialecte mélodieux.