—Eh bien! signor Giovanni, je vous avertirai du moment où il sera prudent de briser une cartouche.
Un oiseau de mer s'approchait de la côte en volant lourdement; le muletier le coucha en joue avec la longue perche qui lui servait à aiguillonner ses mules.
—Signor soldat, dit-il, voilà une bonne pièce à faire bouillir dans un pot. Tirez un peu en ajustant l'oiseau à la tête, et vous le toucherez dans les ailes.
Le Napolitain tira sur l'oiseau et le manqua.
—Par Bacchus! s'écria le Sicilien, la balle a glissé sur les plumes, aussi vrai comme il l'est que je m'appelle Trajan. Armes à feu, armes peu sûres; il y a toujours dans une charge de poudre vingt grains qui appartiennent au hasard.
Cicio, qui ne perdait pas un mot de la conversation, voyant l'occasion favorable, interrogea le muletier du regard pour savoir s'il devait tenter de s'enfuir; mais don Trajan lui fit signe d'attendre encore; le muletier posa le bout de sa perche sur le numéro de la lettiga, ce qui signifiait: «Il ne faut pas me compromettre», et il entonna la chanson catanaise: Talé cornu mi penninu, que tout le monde chantait alors en Sicile. La chèvre jaune, habituée à danser sur l'air de cette popolana, se dressa sur ses pieds de derrière en secouant ses cornes. Don Trajan s'arrêta, comme frappé d'étonnement, et prit à part les deux soldats.
—Signori, leur dit-il, vous ne savez pas qui vous menez à Noto. Ce garçon-là est un sorcier, et sa chèvre n'est autre que le diable auquel il a vendu son âme.
Le muletier appuya cette révélation d'un signe de croix.
—Jeune homme, dit-il ensuite à Cicio avec un clignement d'yeux significatif, je gage que tu n'as pas fait asperger ta chèvre d'eau bénite le jour de Pâques, comme le doit un chevrier bon chrétien.
—Il est vrai, répondit Cicio, ma chèvre est savante et n'a pas besoin d'aller au catéchisme. L'eau bénite l'incommode: mais, si je voulais traverser la mer Ionienne sur son dos, ce serait l'affaire d'un moment.