—C'est à moi que vous devez votre tranquillité, lui dit le juge. C'est de cette tête-là qu'est sorti l'heureux expédient. Réjouissez-vous donc d'avoir pour ami et compère un homme ingénieux, car, sans moi, Dieu sait ce qu'allait devenir la belle Angélica.
—Seigneur juge, répondit Mast-André, Angélica aurait toujours été ma fille; je dis la fille de Mast'-André, le plus riche notaire de Syracuse. Je l'ai engendrée et fait mettre au monde par ma femme. Laissons à chacun son mérite, s'il vous plaît. Si vous êtes un habile magistrat, je suis un hardi notaire; vous êtes un ami complaisant, et moi un père sage. L'un vaut bien l'autre.
Tandis que les deux compères se décernaient à eux-mêmes ces justes éloges, Cicio était revenu à Floridia. Devant la porte de la chaumière, il trouva la vieille Barbara, chaussée de ses demi-bottes, coiffée de son chapeau d'homme et la carabine sur l'épaule.
—Mon fils, dit la vieille, tu arrives à propos. Je pars pour Syracuse dans le dessein de tuer l'Athénien ordinateur. Le ciel a pitié de nous, puisque tu as réussi à t'échapper. J'ai vendu nos chèvres et notre mobilier, pour la somme de six piastres, au voisin Benedetto. Prends cet argent et va chercher fortune à Catane. Embrasse-moi: dans deux heures nous serons vengés; mais tu vas perdre ta mère.
Cicio connaissait trop bien l'entêtement et l'exaltation de dona
Barbara, pour combattre de front cette belle entreprise.
—J'approuve votre projet, dit le chevrier; mais qui vous indiquera ce Carthaginois que vous n'avez jamais vu? Comment pénétrerez-vous jusqu'à lui? Quelle figure allez-vous faire dans les rues de la ville avec votre carabine? Vous laissera-t-on seulement passer sur le pont-levis? C'est à moi qu'il appartient de tuer un homme, et je saurai m'échapper encore sur les ailes de la vengeance. Gardez les six piastres et partez pour Catane. Vous m'attendrez au village de Priolo, où je vous rejoindrai demain au point du jour. Emmenez avec vous Gheta, et donnez-moi votre bénédiction.
—Oui, s'écria la vieille en battant des mains, tu as dans les veines le pur sang de la Sicile. Prends cette carabine, ces deux balles de plomb, cette boite à poudre et ce couteau. A présent, je te bénis. Et toi, pauvre maisonnette où sont morts mon mari et les aïeux de mon fils, sois aussi bénie de celle qui a dormi sous ton chaume pendant quarante ans. Puisses-tu dire à ceux qui te verront: «J'appartenais à la vieille Barbara: j'étais le patrimoine du jeune Cicio; mais la persécution et l'injustice m'ont fait changer de maîtres.»
Cicio et sa mère descendirent le sentier de Floridia et traversèrent la plaine en silence. Au pied du grand aqueduc, dona Barbara se mit à genoux pour demander au ciel avec ferveur d'accorder à son fils une bonne et facile vengeance; elle prit ensuite le chemin de Priolo en traversant les ruines d'Epipolis, et Cicio se dirigea vers la porte de Syracuse.
CHAPITRE V.
A peine le petit chevrier eut-il perdu de vue la vieille Barbara, qu'il ralentit le pas et s'arrêta pour délibérer avec lui-même. L'amour lui tenait au coeur, bien plus que la vengeance, et son envie était de revoir sa maîtresse avant de quitter son pays. Il chercha donc un endroit couvert de ronces où il pût cacher sa carabine, et il se mit à l'ombre dans le tombeau d'Archimède pour y attendre le soir. Les églises sonnaient l'Angélus et on allait fermer les portes de la ville, lorsque Cicio entra dans Syracuse. La boutique du notaire était close; mais on voyait de la lumière à la fenêtre d'Angélica. Cicio s'arrêta au pied de cette fenêtre et chanta les deux premiers vers de la chanson populaire: «N'es-tu donc née, ô Philis, que pour me briser le coeur?» Aussitôt la belle Cangia, devinant que ces paroles s'adressaient à elle, parut sur son balcon; et, malgré l'obscurité, elle reconnut celui qu'elle aimait, à ses haillons et à son air d'empereur romain.