—C'est un grand malheur. Votre seigneurie a dû éprouver beaucoup de chagrin de cette mort, et la belle Angélica aura versé bien des larmes. Le chagrin et les larmes font du mal. Il faut boire du lait de chèvre, excellence.
—Si je le voulais, je pourrais boire du lait de chèvre et même du vin; mais le matin j'ai l'habitude de prendre du café, avant d'entrer dans ma boutique où m'attendent mes clercs.
—Votre seigneurie doit avoir un bel état?
—Le premier de tous: je suis notaire.
—Excusez mon ignorance; je ne sais ce que c'est.
—Un notaire est un officier public, qui dresse les contrats de mariage ou de vente, et prête son ministère à certaines transactions entre les particuliers; quant à ton ignorance, c'est un effet de ton peu d'éducation.
—Et de ma naissance obscure, seigneur notaire. Cependant, ma vieille mère m'a raconté bien des choses. Elle m'a dit que, du temps du roi Hiéron, il existait un million et demi d'habitants à Syracuse, où l'on en compte à peine quinze mille aujourd'hui. Je sais encore que, dans ce vaste chaos de ruines sur lequel nous marchons, était jadis le palais du seigneur Jupiter et celui de la riche princesse Junon. Je sais que les Athéniens, sous la conduite du calife Almanzor, ont ravagé trois fois notre pays et brûlé la maison de la belle Diane, malgré les prodiges de valeur du général Archimède et les prières de Saint-Agathocle, qui devait être un évêque fameux; c'est pourquoi je déteste les Napolitains, les Athéniens, et généralement tous les adorateurs de Mahomet.
—Je crois que tu es dans l'erreur, répondit Mast'-André. Le calife Almanzor commandait une armée de Sarrazins et non pas d'Athéniens. Quant aux gens de Naples, je ne pense pas qu'ils soient musulmans, puisque leur ville est sous la protection de saint Janvier. Tu peux regretter néanmoins qu'il n'y ait plus, comme autrefois, un million et demi d'habitants à Syracuse, car les notaires gagneraient bien plus d'argent.
—Et les chevriers vendraient mieux leur lait. Au lieu de mourir de faim, ils ne songeraient qu'à chanter et faire l'amour, comme du temps de Théocrite, ce gentil poète qui fréquentait les bergers.
Cicio se mit à réciter en dialecte sicilien quelques passages des idylles de Théocrite, et Mast'-André ne s'aperçut point qu'il estropiait souvent les vers de la traduction. En devisant ainsi, le notaire et le chevrier arrivèrent au quartier d'Ortigia, triste et dernier reste de la magnifique Syracuse. Mast'-André s'arrêta devant un café: un garçon lui servit du café noir, qu'il but sans descendre de son âne, suivant la mode du pays. Il se rendit ensuite à sa maison de la rue Maestranza, sur le devant de laquelle était située sa boutique de notaire. Une table ronde couverte de papiers, quelques rayons chargés de cartons poudreux et trois chaises de paille composaient tout le mobilier de cette boutique. Au-dessus de la porte vitrée, deux énormes cornes de boeuf présentaient leurs pointes menaçantes, préservatifs nécessaires de la jettatura et de toutes les influences pernicieuses. Il était à peine sept heures du matin, et déjà les clercs assidus feignaient de travailler sur leurs pupitres, fixés au mur par des crochets. La grand'porte de la maison était ouverte, et Mast'-André entra dans la cour, où un myrthe centenaire couvrait de son ombre des résédas, des aloës et beaucoup d'orties. Une servante vint aider le patron à descendre de son âne, et se mit à crier d'une voix glapissante: