—Cangia, voici votre papa qui arrive de la campagne.
Aussitôt une jeune fille pétulante s'élança dans les bras du vieux Mast'-André. Angélica, ou, par diminutif, Cangia, était une de ces fleurs précoces que la force des climats méridionaux développe avec impatience. Sur son visage de quatorze ans et dans ses yeux d'une grandeur démesurée, l'enfance et la puberté se disputaient encore. Sa taille haute et les lignes régulières de ses formes contrastaient singulièrement avec la vivacité de ses mouvements. A sa peau brune et à la longueur un peu étrange de ses dents, on reconnaissait que huit siècles n'avaient pas encore effacé en Sicile les traces du sang arabe. Comme si elle eût deviné les moeurs des femmes orientales, la belle Angélica aimait à cacher son visage dans les plis de sa mante noire, et, quand elle allait à l'église, on l'aurait prise volontiers pour une héroïne de Dervis Moclès courant à quelque aventure mystérieuse.
Mast'-André n'avait point remarqué que le petit chevrier l'avait suivi jusque dans la cour de sa maison. Tandis que le bonhomme embrassait sa fille, Cicio ayant demandé un verre à la servante, trayait paisiblement une de ses chèvres. Il mit ensuite le verre plein de lait sur une assiette, et l'offrit à la jeune fille, en prenant, sans y songer, une de ces poses de bas-relief antique.
—Qui est ce garçon-là? dit la belle Cangia en rougissant.
—On n'a que faire de ton lait de chèvre, s'écria le père.
Mais Cicio, avec son obstination sicilienne, gardait sa pose académique et continuait à présenter l'assiette d'un air impassible.
—Signorina, dit-il, sans moi votre papa, au lieu de vous embrasser, serait encore à cette heure dans les eaux débordées de l'Anapo. Tout service mérite une récompense: faites-moi la grâce de boire ce verre de lait.
La jeune fille prit le verre et le vida lentement en regardant le chevrier. De son côté Cicio tenait ses regards invariablement attachés au visage de la belle Cangia, épiant avec une attention extrême les moindres jeux de cette physionomie mobile. On ne saurait imaginer jusqu'où peut aller le langage des yeux lorsqu'on n'a pas vu des Siciliens converser ainsi entre eux. C'est tout une science qui échappe à l'homme du Nord, dont les sens endormis n'ont qu'un vocabulaire borné. Entre deux Siciliens des étincelles semblent jaillir et porter d'une cervelle à l'autre des idées que nous ne pourrions exprimer sans le secours de la parole. Un meurtre, un vol, une fourberie sont proposés, acceptés et convenus tacitement par un clignement d'yeux, à la barbe d'un étranger, avant qu'il en ait le plus léger soupçon. Cette faculté du langage muet engendre en Sicile bien des petites conspirations et fait marcher en poste l'amour, cet éternel conspirateur. Mast'-André, qui était du pays, remarqua des signes d'intelligence entre sa fille et le chevrier; mais il ne devina point ce qu'avaient rapidement échangé Cicio et Cangia. Comment pourrais-je savoir ce que s'étaient dit ces enfants, si le regard intéressé d'un père ne l'avait pas compris? Il est certain qu'une complicité soudaine s'était établie entre eux. Quant à leurs sentiments, il faut espérer que la suite de cette histoire les fera connaître.
CHAPITRE II.
Tandis que la belle Angélica et le jeune chevrier conversaient ensemble par le regard, les sourcils courroucés de Mast'-André avaient pris l'aspect effrayant d'une grosse accolade renversée. Le notaire tira de sa poche une pièce de 2 sous, qu'il déposa dans la main de Cicio, en lui disant d'un ton brusque: