—Allez en avant, muletier, répéta sir William, et ne craignez rien.
Nous paierons le dégât s'il arrive malheur.

—Et le dégât de mon âme, et mon salut si je meurs?

—Nous paierons tout.

—A la bonne heure. Je ne résiste plus.

Don Trajan releva sa perche, et le convoi se remit en marche. Au bout de cent pas, la chèvre jaune apparut sur un autre point du paysage; on la vit traverser un sentier, descendre le long d'un torrent, et sauter par dessus des buissons. Trajan récitait ses litanies en poussant de gros soupirs; mais comme sir William lui criait de marcher toujours, il n'osait s'arrêter. On arriva ainsi jusqu'au milieu du défilé. Tout à coup le muletier se jeta la face contre terre, et cette fois, les deux Anglais firent des grimaces presqu'aussi belles que celles de Trajan. De chaque côté du sentier où grimpait le convoi étaient deux hommes mal vêtus, la carabine sur l'épaule, le visage couvert d'un crêpe noir, à travers lequel on ne voyait que le blanc de leurs yeux. A dix pas de la lettiga sortit des broussailles une espèce de colosse, accoutré comme ses compagnons, qui s'avança au devant des voyageurs, en cherchant à se donner des airs de civilité auxquels sa sauvage personne avait grand'peine à se prêter.

—Très illustres seigneurs, dit-il en italien presque pur, je vous supplie de ne pas vous effrayer. Nous n'en voulons, mes amis et moi, qu'à votre argent et à vos bagages. Si vous êtes complaisants, je jure Dieu qu'il ne vous sera pas arraché un cheveu de la tête. Ayez seulement la bonté de mettre pied à terre et de vider vos poches.

—Au nom du ciel! s'écria Trajan, messieurs les Anglais, ne vous avisez pas de résister, vous nous feriez tous massacrer.

Mais sir William releva fièrement la tête et apostropha le brigand du ton le plus énergique:

—Si vous touchez à nos bagages, dit-il, je me plaindrai à l'ambassadeur d'Angleterre, et vous serez poursuivis et punis comme vous le méritez. Retirez-vous, brigands; je vous défends d'approcher de moi.

—Puisque vos seigneuries le prennent sur ce ton, répondit Polyphème, car c'était lui, je suis dispensé des égards et de la politesse, et je vais exercer mon métier dans toute sa rigueur.