En parlant ainsi le chef donna un coup de sifflet. Aussitôt, les quatre bandits postés aux deux côtés du chemin, s'élancèrent vivement sur le mulet aux bagages, en détachèrent les malles et cartons, qu'ils emportèrent sur leurs épaules. Deux des voleurs saisirent ensuite sir William par le bras, tandis qu'un troisième lui ôtait son habit et son gilet, s'emparait de sa montre et vidait les poches du pantalon. En un tour de main, l'Anglais récalcitrant se trouva en manches de chemise, tant les brigands étaient d'habiles valets de chambre. La toilette de sir George fut achevée avec promptitude, ses poches retournées, sa montre et ses bagues enlevées. La lettiga fut fouillée; mais on y laissa les cannes et parapluies comme des meubles inutiles, ainsi qu'un étui de cuir, contenant un drapeau roulé, dont les bandits n'avaient que faire; c'était le pavillon de sa majesté Britannique. Sir William ne voyageait point sans porter avec lui les couleurs de son gouvernement, en manière de supplément au passeport. Sir George, dans un mouvement d'indignation, adressa aux voleurs un discours plein de violence, où il les traita de bélitres et de canailles, mais comme il s'exprimait en anglais, ses frais d'éloquence furent perdus. Quant au vieux Trajan, il poussait des gémissements à émouvoir les pierres, et se lamentait sur sa réputation compromise de guide heureux et de brave muletier. Don Polyphème, ennuyé de ses cris, le frappa d'un coup de crosse de fusil, en lui ordonnant de se taire, et sir William, touché de sa douleur, essaya de le consoler, en lui promettant une gratification et un certificat de bonne conduite, malgré cette fâcheuse aventure.
Pendant tout ce désordre, Cangia, qui avait compris la comédie jouée par le guide, cherchait des yeux son cher Cicio, annoncé par l'apparition de la chèvre jaune. Ne le voyant pas parmi les bandits, elle sauta légèrement hors de la lettiga et s'approcha de don Polyphème.
—Seigneur capitaine, lui dit-elle, n'avez-vous pas dans votre troupe un gentil garçon appelé Cicio, nouvellement arrivé dans ces montagnes avec la vielle Barbara, sa mère?
—Oui-dà, ma belle enfant, répondit le brigand; vous êtes la fille de Mast'-André le notaire, et vous venez tout exprès de Syracuse pour dire à Cicio que vous l'aimez encore.
—Précisément, seigneur capitaine.
—Eh bien, allez là-bas, derrière ce gros rocher; vous y trouverez votre amoureux.
Cangia revint à la lettiga, prit son petit paquet de nippes, rajusta sa mante de l'air d'une personne parvenue au terme de son voyage et courut en sautillant vers le quartier général des bandits. Les deux Anglais, complètement dévalisés, étaient remontés, l'un sur son mulet, l'autre dans la lettiga, et Trajan allait faire partir le convoi, lorsque sir George demanda où était sa compagne de voyage.
—Ne vous en embarrassez pas, répondit le guide; les brigands considèrent les jolies filles comme du butin.
—Je suis fâché, dit sir William, très fâché que les voleurs aient enlevé cette petite; elle préparait bien le thé, et servait comme il faut les plats et les assiettes.
Trajan fit observer que les brigands ayant emporté la provision de thé, la jeune fille devenait inutile; cette remarque calma les regrets des deux Anglais. Un coup de perche dans le flanc des mules mit l'équipage au grand trot, et bientôt le bruit des clochettes s'éteignit dans la direction de Saint-Philippe d'Argyre.