«Un seigneur marquis de cette ville a épousé, l'an dernier, une demoiselle de la bourgeoisie, et pour les beaux yeux de cette jeune fille, il lui a donné, avec sa main, soixante mille ducats de rente. Ce ménage, béni par l'amour, jouissait d'un bonheur sans mélange; mais il n'est pas de félicité durable en ce monde. Depuis trois mois un voyageur étranger a troublé le repos du mari en inspirant à la femme une passion qu'elle n'a pu vaincre. Le seigneur marquis, justement irrité, s'est retiré à Naples, en déclarant qu'il reviendrait auprès de la marquise lorsque son honneur serait vengé d'une manière ou d'une autre. Or, la fortune appartenant au mari, la femme se trouve réduite à une maigre pension alimentaire. Les parents de la marquise ont résolu de satisfaire l'époux offensé, afin de l'obliger à un rapprochement. Ils sont venus me trouver ce matin même, et ils m'ont dit en pleurant: «Seigneur Zefirino, secourez-nous. Voilà des époux brouillés, séparés pour la vie; voilà un scandale public, une maison entière dans les querelles et dans les larmes: vous seul au monde, vous pouvez rendre au mari le contentement, à la femme sa position et sa fortune, et à nous la paix que nous avons perdue. Nous ne sommes pas riches, mais nous ferons, sans hésiter, le sacrifice de six piastres, car nous savons que c'est le prix du tarif, pour obtenir le retour de notre gendre et beau-frère bien-aimé. Faites administrer à cet étranger, qui cause tous nos malheurs, une simple taillade au visage, et vous aurez droit à nos bénédictions. Un homme n'est pas perdu pour avoir une balafre sur la joue, et puisque le mari borne sa vengeance à si peu de chose, on doit encore se louer de sa modération. «Qu'auriez-vous répondu si vous eussiez été à ma place, je vous le demande?

—Par Bacchus! s'écria don Polyphême, j'aurais répondu: Donnez vous-même un coup de stylet ou une taillade à votre ennemi. Je ne frapperai pas un homme qui ne m'a point offensé; mais je vois bien que j'aurais fait une faute en répondant ainsi.

—Une faute capitale, seigneur cavalier, reprit don Zefirino; moi qui sais mon monde, j'ai répondu au contraire qu'on pouvait écrire à l'époux offensé de revenir auprès de sa femme, et qu'avant le soleil de demain son honneur serait vengé. Il le sera dès ce soir, non pas en considération du salaire, mais parce que nous compterons désormais deux familles entières parmi nos amis et protecteurs.

—Vous êtes un habile homme, dit Polyphême en s'inclinant, et je commence à goûter votre système. C'est de la fleur de politique. Je n'ai plus d'objection à faire, et je suis prêt à pratiquer votre industrie dans l'intérêt général.

—Je vais vous en fournir l'occasion. Pour administrer la taillade en question, j'ai besoin d'un compère. Le jeune étranger doit passer ce soir à dix heures par la porte Felice, en revenant du jardin de la Flora, où il est en ce moment. Votre petit Cicio, dont je fais grand cas, se trouvera par hasard devant cette porte et dansera la saltarelle avec sa chèvre prodigieuse. Nous lui composerons un cercle de spectateurs. L'étranger ne manquera pas de s'arrêter, et je me charge du reste. La taillade sera donnée en moins de temps qu'il n'en faut pour prononcer notre mot d'ordre: Ave Maria.

—Tu as entendu, Cicio? dit Polyphême; tout à l'heure tu vas entrer en fonctions.

L'édifiante conversation que notre héros venait d'écouter était de l'hébreu pour lui. Ces enfantements de la civilisation dépassaient les bornes de ses faibles connaissances. Il comprit vaguement qu'on allait employer ses services et les talents de l'innocente Gheta dans un attentat contre la personne d'un étranger; mais il ne devina pas toute la gravité de l'expédition. Le mot de vengeance, qu'il avait remarqué dans ce discours, lui avait rappelé sa vieille mère, dont l'âme irritée demandait du sang; ceux de guet-apens et de taillade sonnaient moins agréablement à ses oreilles novices; mais lorsqu'il vit don Polyphême revenir de ses scrupules, il jugea qu'apparemment l'homme aux sous-pieds avait puisé dans la raison et la morale une bonne réponse à ce cas de conscience. Cicio suivit donc machinalement l'opinion de son capitaine, et déclara qu'il était prêt à obéir au commandement. Don Zefirino lui caressa le menton d'un air de protection affectueuse, lui fit compliment de sa jolie figure et lui promit l'avenir le plus brillant. Le chef des voleurs citadins regarda ensuite l'heure à sa montre d'argent:

—Il est temps, dit-il, de nous préparer à notre petite opération. Que chacun de vous soit à la porte Felice dans un quart d'heure. Vous vous y rendrez par des chemins divers. Maître Ignace conduira le jeune Cicio et sa chèvre. Le Bicco (louche) ira monter la garde à la Flora, pour y épier l'étranger et nous avertir de son approche. Aussitôt après le coup, éparpillez-vous comme des mouches… Où donc est mon temperino? Sang de la madone! je n'ai pas mon temperino!

Don Zefirino fouilla dans toutes ses poches, et il en tira enfin une espèce de scalpel à manche de corne, parfaitement aiguisé.

—Le voici, reprit-il, je l'ai trouvé. Vous voyez, seigneur Polyphême, que cet ustensile n'a rien de terrible. C'est une pièce fine à mettre sur la toilette d'une petite maîtresse. Venez avec moi. Je vous donnerai le divertissement d'une taillade lestement servie.