Le seigneur Zefirino prit le bras de Polyphême et l'entraîna hors du cabaret. Maître Ignace emmena Cicio. Les autres voleurs sortirent un à un, et toute la bande peu chrétienne se répandit dans les rues tortueuses du Borgo.

De huit à dix heures du soir, le beau monde de Palerme vient habituellement respirer la brise de mer au joli jardin de la Flora, et sous les tulipiers qui bordent le rivage. Une estrade est élevée au milieu de la promenade publique, pour la musique de la garnison. Les équipages, les toilettes et la beauté remarquable des femmes de Palerme font de cette promenade un lieu de délices, où les oeillades et la galanterie vont grand train, car le climat de la Sicile met l'amour en possession de toutes les cervelles.

La soirée était magnifique. Du haut du cap Zaferano, la lune, pleine et brillante, répandait sa lumière argentée sur le feuillage verni des orangers. La musique jouait des morceaux extraits des opéras de Bellini, ce maëstro charmant que la Sicile est fière d'avoir produit.

Il était neuf heures et demie lorsque Cicio vint s'installer avec sa chèvre savante près la porte Felice. Les brigands ne tardèrent pas à paraître. Ils arrivaient l'un après l'autre par des rues différentes, et feignaient de ne point se connaître. Un cercle nombreux se forma autour du petit chevrier, et don Zefirino fit signe à notre héros de commencer la représentation. Le pauvre Cicio prit ses castagnettes et se mit à danser la saltarelle; mais il n'avait pas sa souplesse accoutumée. Sa respiration était brève et son coeur tout gonflé. Quant à l'innocente Gheta, comme elle ne se doutait point des mauvais desseins des brigands, elle dansait de bonne grâce, et les applaudissements ne lui manquaient pas.

A dix heures, la foule des curieux diminua. Quelques promeneurs nonchalants s'arrêtaient à regarder la chèvre jaune par dessus les épaules des voleurs, et rentraient ensuite dans la ville par la rue de Tolède. Cicio se troublait davantage à mesure que l'instant fatal approchait. Parmi les spectateurs, il aperçut les gros traits de don Polyphême bouleversés par l'inquiétude. Le petit chevrier commençait à comprendre qu'il se perdait à demeurer parmi ces coquins. Cependant il n'y avait plus à reculer. Bientôt arriva le bandit appelé Bieco, précédant de quelques pas un jeune homme qu'on reconnaissait à son air pour un Français. Le signor aux sous-pieds tira doucement de sa poche le temperino. Tout à coup l'un des brigands heurta violemment l'étranger, comme par maladresse. Cicio vit la main ornée de bagues de don Zefirino passer rapidement devant le visage du jeune homme; il entendit un cri perçant et une imprécation prononcée dans une langue qu'il ne connaissait pas. En un moment, la troupe entière des spectateurs s'évanouit, et Cicio se trouva seul en face d'un homme couvert de sang.

CHAPITRE XIII.

En voyant le visage inondé de sang du jeune étranger, Cicio eut d'abord l'idée de prendre le large, comme les autres bandits. L'instinct de la conservation était l'excuse de ce premier mouvement; mais, au bout de dix pas, il se retourna, et comme il vit le blessé chanceler sur ses jambes, il courut à lui pour l'aider à se soutenir. La blessure paraissait plus grave que don Zefirino ne l'avait annoncé: elle traversait la joue dans toute sa longueur. La lame du fatal temperino avait pénétré jusqu'à l'intérieur de la bouche; en sorte que le sang coulait, non-seulement de la plaie, mais encore des lèvres du malheureux jeune homme. Cicio se mit à pleurer, et il appela du secours à grands cris. Une femme sortit enfin d'une maison, et apporta du linge et de l'eau. Elle fit asseoir à terre le blessé, lava le sang et posa une compresse sur la plaie. Pendant cette opération, le blessé s'était évanoui.

—Ne voilà-t-il pas un pauvre seigneur bien accommodé! s'écria la bonne femme. O hommes, soyez maudits, avec votre jalousie et vos vengeances! Défigurer ainsi un étranger! la belle hospitalité, la belle courtoisie qu'on trouve dans notre pays! Est-ce savoir vivre que de renvoyer un jeune homme à sa famille avec le visage ainsi meurtri? Que dira sa mère? Que pensera-t-elle des Siciliens? Et toi, petit misérable, avec ta chèvre et tes danses, si tu as trempé dans le complot, regarde ces flots de sang, afin qu'ils retombent sur ta tête; regarde cette figure pâle, et, si tu n'as pas le coeur d'un tigre, grave bien dans ta mémoire ce spectacle pitoyable. Tes remords te le représenteront encore dans dix ans.

Cicio arma son visage d'un double masque de dissimulation et de fierté:

—Je ne sais, dit-il froidement, pourquoi vous m'accusez.