—On te l'apprendra tout à l'heure.

Le père Christophe emmena Cicio dans le jardin. Quelques personnages bizarrement vêtus se promenaient dans les allées, un livre à la main; d'autres, assis sur des bancs, paraissaient plongés dans la méditation ou la tristesse; d'autres encore regardaient les deux visiteurs d'un air inquiet ou hébété.

—Ce sont donc des philosophes? demanda Cicio.

—Ce sont des malades, répondit le moine. Au milieu d'un bosquet de grenadiers était un théâtre en plein air, avec un demi cirque de gradins en marbre blanc, destiné à recevoir les spectateurs.

—On joue donc la comédie pour divertir les malades? dit Cicio.

—Ils sont eux-mêmes les acteurs, répondit le capucin. C'est un des moyens qu'on emploie pour dissiper leur mélancolie.

Sur ces entrefaites arriva le docteur; il paraissait âgé de quarante ans. On voyait sur son visage et dans ses yeux animés, l'intelligence, la bonté, l'énergie, et les qualités opposées qui caractérisent le savant profond et l'administrateur habile.

Il avait une de ces constitutions robustes qui se reposent d'une fatigue par une autre. La vie active du praticien, en faisant un contraste avec les travaux du cabinet, le préservait des ravages dont la science accable ses amants trop passionnés; aussi n'avait-il pas un cheveu blanc sur la tête. Le père Christophe prit à partie docteur. Cicio les vit causer ensemble et tourner leurs regards de son côté, comme s'il eût été le sujet de leur conversation. Au bout de cinq minutes, le docteur appela le petit chevrier.

—Mon ami, lui dit-il, tu es ici dans une maison d'aliénés. Ceux que tu as pris pour des philosophes ne sont que de pauvres diables dont la raison est égarée. Tu n'as peut-être jamais vu de fous: il faut que tu saches ce que c'est. Viens avec moi dans le quartier des hommes.

Ce directeur introduisit ses deux hôtes dans une vaste cour entourée de cellules dont la plupart étaient ouvertes. Au milieu de l'une des cellules était un homme de cinquante ans, assis sur un banc, et qui pétrissait de la mie de pain entre ses doigts avec une application extrême.