—Celui-ci, dit le docteur, est un père de famille qui avait amassé en travaillant une dot pour sa fille aînée. On lui a volé cette dot, et il est devenu fou de douleur. Sa manie consiste à fabriquer avec du pain des pièces de monnaie qu'il croit d'une valeur égale à celle de l'or.

Le fou avait levé les yeux et caché ses pièces dans une corbeille d'osier, à l'approche des étrangers.

—Jean, lui dit le médecin, continue ton ouvrage; ne te dérange pas, mon ami. Tu sais que le roi doit venir te voir, un de ces jours, pour s'entendre avec toi sur la réforme des monnaies du royaume. Aussitôt que ton trésor sera au complet, je ferai dire à Sa Majesté que tu es à ses ordres. Quand ce beau jour arrivera, tu deviendras riche, mon cher Jean; tu sortiras d'ici et tu iras marier ta fille, qui attend avec impatience ton retour à la maison.

—Les filles ne se marient plus, répondit le fou d'un ton bourru.

—Avec chacun de mes malades, dit tout bas le docteur, je prépare d'avance une crise violente, dont je fais naître ensuite l'occasion, quand le moment me paraît favorable. La folie du pauvre Jean sera difficile à guérir, parée qu'elle est calme et enracinée. Je vais vous montrer un autre sujet plus exalté, de qui j'espère davantage.

Le docteur ordonna au gardien d'ouvrir la cellule suivante et de demander avec respect au personnage qui l'habitait s'il lui plaisait de recevoir deux étrangers.

—Vous allez voir, reprit le médecin, l'empereur du Mogol en négligé. La contradiction et les mauvais traitements avaient augmenté son mal. Quand on me l'a amené, je me suis bien gardé de lui nier sa qualité d'empereur; je me suis prosterné à ses augustes genoux, et maintenant je possède toute sa confiance. L'instant approche où je lui dirai nettement qu'il n'a point de royaume et qu'il doit en croire son visir et son ami.

On revint annoncer que le monarque voulait bien donner audience aux étrangers; la porte de la cellule s'ouvrit, et Cicio aperçut un petit vieillard assis sur une natte de jonc.

—Puissant empereur, dit le médecin en saluant à la mode orientale, deux voyageurs européens, qui passent dans ces contrées, ont désiré vous contempler dans votre gloire, afin de pouvoir assurer à leurs compatriotes qu'ils ont joui du bonheur d'approcher de votre personne.

—Je reçois leurs hommages avec plaisir, répondit le fou. Je regrette amèrement de ne pouvoir leur montrer mes plus beaux habits. Mon cher visir, ayez le soin de faire punir ce domestique maladroit, qui vient de renverser ma cruche d'eau sur ce tapis de velours cramoisi.