—Voilà un malade, ajouta le médecin, que je considère comme guéri; mais ce sujet-là sera pour moi une source perpétuelle de chagrins. Depuis cinq ans qu'il est entre mes mains, je l'ai laissé languir sans pouvoir imaginer le moyen qui devait le sauver, et pourtant vous voyez combien ce moyen curatif était simple. Peut-on guérir de même tous ces autres malheureux? Ne s'agit-il que de savoir inventer le traitement spécial qui convient à chaque cas particulier? Est-ce par défaut d'intelligence que j'échoue? Cette-idée est accablante. O mon Dieu, donnez-moi le génie de Galilée pour surprendre vos secrets; je ne l'exercerai que dans la pratique de l'art le plus louable et le plus pur.

Cicio et le père Cristophe visitèrent toutes les cellules, et virent plusieurs autres espèces de fous. Lorsqu'on eut achevé le tour du quartier des hommes, le docteur posa sa main sur l'épaule du petit chevrier:

—Mon garçon, lui dit-il, je vais à présent me servir de toi pour mesurer jusqu'où va le degré de folie de l'une de mes pensionnaires. Une jeune fille, belle comme un ange, a été contrariée dans ses amours. Un père stupide a imaginé des mensonges odieux pour la guérir d'une passion honnête dont le mariage était le seul remède. La pauvre fille s'est enfuie de la maison paternelle, et à son retour on l'a maltraitée; on lui a fait tant de reproches et d'affronts, tant d'autres mensonges lui ont été dits, que la tête lui a tourné. Aujourd'hui elle n'est plus mezza-amtta, elle est folle tout-à-fait, et son père l'a amenée de Syracuse pour la mettre entre mes mains.

—C'est Cangia! s'écria Cicio, en se couchant sur le sable.

—Du courage, mon garçon, reprit le médecin. Tu as vu quel soin je prends d'étudier mes malades. Il y en a peu d'incurables. Nous tâcherons de te rendre ta maîtresse. Ce n'est pas le moment de la pleurer; nous devons songer à la guérir, et tu vas m'y aider. Je n'ai pas encore la mesure de la folie de Cangia. Nous allons te présenter à elle; si ta maîtresse te reconnaît, ce sera bon signe, et je réponds de sa guérison; si elle ne te reconnaît point, j'en augurerai mal; mais il ne faudra pas encore désespérer pour cela.

—Ah! docteur, s'écria Cicio, vous ne pensez qu'à votre science, et parce que je ne suis pas fou, vous me brisez le coeur sans pitié.

—Cela est un peu vrai, dit le père Christophe.

—Et vous, reprit Cicio, avec votre couvent que vous mettez au-dessus de tout, vous me verriez sans regret plus misérable encore pourvu que ma douleur s'enveloppât de votre froc de capucin.

—Ne t'exalte pas, mon garçon, dit le médecin, je reconnais la justesse de tes reproches. L'esprit humain est borné. C'est beaucoup pour moi que de me donner tout entier à mes malades. Cependant je puis t'offrir une pensée consolante: les desseins de la Providence sont impénétrables. Le malheur de Cangia aura vaincu l'orgueil et la sottise de son père. Nous dirons à Mast'-André que le seul moyen de sauver sa fille est de te l'accorder. Qui sait s'il ne sortira pas de tout cela quelque chance favorable à tes amours? Tu es jeune, et quand le coeur se brise, à ton âge, il se raccommode facilement. Allons, point de faiblesse: relève-toi; sois homme. Seconde-moi, et marchons!

Cicio tremblait de tous ses membres. Il suivit le docteur comme un condamné qu'on mène au supplice, et le bon père Christophe, pâle de crainte et d'émotion, ressemblait assez à l'aumônier des prisons, chargé d'assister le patient. Au moment d'ouvrir la porte du quartier des femmes, le docteur aperçut Mast'-André, qui accourait tout essoufflé. Une grimace de douleur crispait sa large face et produisait le plus étrange contraste avec l'indélébile expression de la sottise et de la vanité.