A ce mot cruel prononcé avec l'accent accablant de la vérité, Cicio fit deux pas en arrière, comme un soldat frappé d'une balle. Il posa une main sur ses yeux, comme le gladiateur mourant, et par un effort prodigieux de l'orgueil offensé, il releva la tête en s'écriant:
—Je suis à vous, mon père. Partons pour Syracuse.
Trois mois après, notre héros était assis sur un banc de gazon dans le magnifique jardin des capucins de Syracuse, situé sur le terrain de l'antique Acradine. Les formes élégantes du jeune novice se perdaient sous les plis de la robe de laine brune. Déjà les habitudes de la vie contemplative avaient donné à son visage une expression grave et solennelle. La fidèle chèvre jaune broutait l'herbe sous les bosquets de citronniers, en personne satisfaite du régime claustral. Le père Christophe, appuyé contre un palmier, regardait Cicio d'un air inquiet et préoccupé:
—Mon fils, dit le moine en hésitant, j'ai des nouvelles importantes à te communiquer. J'arrive de Noto, où j'ai remué ciel et terre en ta faveur. J'y ai dépensé autant de paroles que Pierre l'Hermite à prêcher la croisade. Un évêque, deux curés et le supérieur du séminaire ont plaidé ta cause auprès des autorités civiles. Nous avons réussi: ton dossier a été brûlé. Tes fautes sont oubliées pour deux motifs que j'ai su faire valoir: le premier est l'injuste accusation de vol qui t'avait poussé malgré toi dans le dérèglement; le second est la résolution que tu as prise d'expier tes erreurs sous l'habit de notre ordre. Cependant un événement imprévu va peut-être changer tes projets et m'obliger à de nouvelles démarches: une lettre du médecin de Palerme m'apprend ce matin que ta maîtresse est revenue à la raison et à la santé. Mast'-André reconnaît la validité de sa promesse de mariage et ne s'oppose plus à ton bonheur. Il dépend de toi d'obtenir tout ce que ton coeur a désiré.
—Il est trop tard, répondit Cicio. Je n'ai plus de coeur. On me l'a déchiré. Je ne retirerai pas à Dieu ce que je lui ai donné, car ce serait lui manquer de parole, comme d'autres ont fait envers moi. Je suis capucin, parce que j'ai voulu l'être.
Le père Christophe pressa les mains du novice entre les siennes.
—Mon fils, dit-il avec émotion, Dieu te tiendra compte de tant d'abnégation. Mais ce n'est pas tout: en te voyant cette sagesse au-dessus de ton âge, j'éprouve un regret amer à t'apprendre le dernier sacrifice qu'on exige encore de toi. Des rumeurs populaires… des préjugés… des accusations de sortilège…
—Quoi! s'écria Cicio, s'agit-il de ma pauvre chèvre?
—Hélas! oui, mon enfant. On l'a condamnée à un supplice barbare, afin de satisfaire de grossières superstitions. Elle sera brûlée en place publique.
—Des sots, murmura Cicio, qui, voyant que je leur échappe, veulent se donner le divertissement d'une mort. Ah! ce dernier coup est fait pour m'achever.