Je me levai, je quittai ma place tout chancelant; j'allais à elle sans le savoir.

Je sortis du théâtre; l'air du dehors me saisit. J'essayai de m'interroger. Je ne trouvai en moi qu'une pensée: me mettre à ses genoux pour lui dire que je l'aimais. Je me révoltai contre cela, parce que rien ne m'y avait préparé. Cet amour était en moi comme un étranger. Il m'opprimait. Je ne le connaissais pas.

Mais il se fit connaître. A ma première révolte, il m'étreignit le cœur comme s'il avait eu déjà toute la force qui est dans la main de Dieu.

Je pris ma course follement le long du boulevard. J'avais conscience de fuir en vain, mais je fuyais. On ne se fuit pas soi-même, et il n'y avait déjà plus rien en moi que mon amour. Je traversai à mon insu la place de la Bastille, et je tombai faible sur le premier banc du boulevard Bourbon. Là, personne ne passait; j'étais seul, je me mis à parler haut et à pleurer.

C'était à elle que je parlais, et peut-être à Dieu. J'ai ouï bien des gens qui raillaient ces délires de l'amour enfant. Moi, j'ai peur de railler quoi que ce soit, quand je songe à la première heure de ma solitude. Je sais bien que je me couchai sur le banc et que je le saisis dans mes bras, qui frémissaient comme la chair d'un homme qu'on vient de poignarder; je sais bien que ma gorge pantelait en poussant des râles insensés. Je n'ai jamais aimé qu'elle; en dehors d'elle, ma vie a été celle d'un cénobite; j'ai le droit d'affirmer que j'étais, au point de vue de la décence, qui est la forme, et de la pudeur, qui est le fond, beaucoup au-dessus du niveau des jeunes gens de mon âge. Aucune lecture malsaine n'avait gâté mon imagination; j'avais peu d'imagination; l'élément poésie me manquait; aucun rêve précoce ne troublait ma cervelle.

Mais j'étais neuf et j'étais lion; mon premier soupir d'amour fut un rugissement.

Quand je dis lion, ce n'est pas une vanterie, et j'applique ce mot à mon amour seulement, car toute ma sève était là. Sans elle, qui a été ma vaillance et ma Providence, je serais tombé au premier choc du malheur; pour d'autres, l'amour fut un enseignement, un stimulant, une révélation; j'en sais à qui l'amour donna du génie; moi, l'amour ne m'a mené qu'à aimer.

J'ai aimé et j'aime, c'est mon passé, c'est mon présent. Les jours passeront, j'aimerai: c'est mon avenir. J'aimerai toujours la même femme, parce qu'il n'y a pour moi qu'une femme. Je n'ai point de mérite à cela; c'est ma vocation et ma passion: si le bien était de changer, si le mal était la constance, pour être constant je deviendrais criminel.

Comme je la voyais ici bien mieux qu'au théâtre! comme sa beauté m'apparaissait mille fois plus distincte qu'à la lumière de la rampe! Là-bas, l'éblouissement avait gêné mon regard; mais ici ma paupière fermée abritait à la fois mon œil et son image; je l'avais devant moi, toute pour moi, et la naïve douceur de son sourire me parlait.

Je l'ai dit, je crois: une enfant, c'était une enfant, non par la taille et la frêle indigence des formes, mais par l'indicible candeur du regard, par la limpidité profonde de la prunelle, par la pureté du trait, par le velouté de la carnation, par ce signe mystérieux enfin qui ne se décrit pas, mais qui se sent sous le pinceau ou sous la plume, et qui est le nimbe virginal.