J'entrai dans cette pauvre petite salle avec un serrement de cœur presque solennel. Ce fut là précisément que mon émotion naquit, ou tout au moins, ce fut là que j'en eus pour la première fois conscience. J'allai m'asseoir à l'orchestre, où il y avait beaucoup plus de monde que l'autre soir. Le nom d'Annette Laïs était dans toutes les bouches; c'était un grand succès, comme les théâtres les plus excentriques peuvent en conquérir, par hasard, à de longs intervalles. Dans le brouhaha des conversations de l'entr'acte, le nom d'Annette Laïs venait à moi d'instinct et partout répété.

Je fus stupéfait de sentir que j'étais plein de ce nom et qu'il faisait vibrer tout mon être.

La vue même du lieu où j'étais me fournit un choc inattendu. En me retournant, j'aperçus la loge où j'avais été avec Aurélie et j'éprouvai comme un contre-coup de l'enivrante angoisse qui m'avait terrassé. J'eus la pensée de fuir, mais je ne le pouvais plus.

Pourquoi étais-je venu là? Je me fis cette question. C'était l'endroit le moins propre à cacher la petite fourberie dont je m'étais rendu coupable vis-à-vis de ma cousine; car, selon toute apparence, Laroche, le président, et peut-être aussi le docteur Josaphat, allaient être à leur poste. On allait me deviner du premier coup et au moment où je me devinais moi-même. Cela me fit peur, mais je restai.

J'avais très grande honte de mon émotion. Il me semblait que tout le monde la voyait clairement sur mon visage. Je me comparais au président à l'affût dans sa loge et à Josaphat qui devait s'afficher follement quelque part. J'étais là, moi aussi, pour Annette Laïs.

Je regardai autour de moi, cherchant ce que j'avais frayeur de voir. Il faisait une chaleur intolérable. La salle était comble et ne ressemblait pas du tout à cette autre chambrée dont j'avais gardé un souvenir bien plus précis que je ne le croyais. La jeunesse dorée du quartier disparaissait dans la foule; on n'apercevait même plus les grotesques qui étaient naguère sur le premier plan. Il y avait de vrais beaux, dont le galbe sentait son boulevard Montmartre, et je suis sûr que les dames des avant-scènes venaient pour le moins du faubourg Poissonnière.

C'était un succès, un fort succès, auquel les affiches du président et les courses du docteur n'étaient peut-être pas étrangères. Le théâtre fêtait ce succès. Il y avait quatre violons de plus à l'orchestre et un supplément de gaz.

La toile se leva. Je reconnus tout le commencement de la pièce, le Rhin, les brigands, etc. Au moment où la pluie de feuilles de roses et les applaudissements annonçaient à la fois Annette Laïs, je fermai les yeux et ma tête tomba sur ma poitrine. Le reste fut un songe.

XIII.
SORTIE DU THEATRE.

Le tonnerre des bravos m'éveilla. La toile était baissée. L'instant d'après, Annette rappelée avec fureur, vint saluer l'enthousiasme du public. Je la vis, cette fois, je la vis enfin: une chère enfant au visage modeste et souriant.... Mais je vous la montrerai.