Si quelqu'un m'eût dit que j'étais entraîné par la pensée d'Annette Laïs, je lui aurais ri au nez franchement.

Ce qui m'avait surtout frappé dans la conversation entre Laroche et ma cousine, c'était ce qui me regardait personnellement. Selon Laroche, je mangeais, chez mon cousin de Kervigné, les voix de mes amis et connaissances. Je n'étais point humilié de cette découverte qui me donnait, au contraire, de la marge. En français, cela voulait dire que je payais ma pension; j'étais à la fois trop ignorant et trop honnête pour avoir des scrupules. Le fait me semblait drôle et divertissant; je comptais en référer à la tante Renotte dans ma prochaine lettre.

Mais quant à la vertu antique d'Annette Laïs, je partageais peu les étonnements de Laroche et d'Aurélie. J'avais apporté de Bretagne des idées toutes faites sur les comédiennes, il est vrai; mais ces idées étaient en moi à l'état de renseignement indifférent; il ne s'y mêlait ni beaucoup d'amertume philosophique ni aucune pitié humanitaire. Pour peindre par la vulgarité du mot le calme de ma conscience, la misère morale des femmes de théâtre ne me faisait ni chaud ni froid. Je n'admettais pas les cruels dédains de ma cousine, mais c'était tout.

J'eus comme un mouvement de surprise en m'écoutant moi-même, quand j'ordonnai au cocher de me conduire au boulevard Beaumarchais. Je me souviens que je souris comme on fait après une bévue, mais je laissai aller. Mon cocher prit par l'hôtel de ville.

«Faut-il monter la rue Vieille-du-Temple ou la rue Saint-Antoine? me demanda-t-il.

—Cela m'est égal,» répondis-je.

Il prit la rue Vieille-du-Temple. Je l'arrêtai au coin de la rue des Filles-du-Calvaire. Je descendis et je le payai.

Il était en quelque sorte convenu avec moi-même que j'allais dépenser ma soirée à faire ce grand voyage des boulevards, du Marais à la Madeleine. Depuis mon arrivée à Paris, je n'avais pas quitté l'aile d'Aurélie, et je me sentais une certaine impatience de commencer le vrai métier de touriste. Va donc pour la Madeleine!

Je tournai du côté de la Bastille. C'était bien naturel. Ne fallait-il pas visiter tout entier ce long et magnifique cordon qui est la ceinture de Paris? Certes. Mais la chose inutile c'était d'entrer au théâtre Beaumarchais, et j'y entrai.

Dans les livres traduits de l'allemand à l'usage de Mlle de Kerfily Bel-Œil, ma tante, c'est ainsi que les cœurs sensibles vont toujours où ils ne veulent point aller. Leur route est-elle à gauche, ils courent à droite, entraînés par la bride invisible que le malin dieu d'amour a placée dans leur bouche. Ces livres fatigants auraient-ils donc raison? et faudrait-il absoudre la passion que ma tante Bel-Œil a pour eux? Je n'essayerai pas d'expliquer ce qui, pour moi, à l'heure même où j'écris, est encore inexplicable. En interrogeant mes souvenirs avec soin, avec bonne foi, je n'y trouve rien qui ait précédé cet instant. Ma vie commença là, non point avant, non point après. En présence des événements de cette soirée, bien simples pourtant, bien dépourvus de toute couleur dramatique, mon opinion est que notre libre arbitre ne fonctionne pas d'une façon permanente. Notre existence est marquée de certains jalons qu'il nous faut toucher bon gré mal gré. En un mot, il est des heures fatales que rien n'annonce, qu'aucun signe ne distingue, où il ne nous est pas permis de choisir notre chemin.