—Où soupons-nous?» répéta derrière moi un sombre jeune homme, biche mâle, qu'une vieille dame mystérieuse venait d'accoster et qu'elle emporta.
Le boulevard s'anima de nouveau. Des messieurs mûrs qui semblaient déguisés, quoiqu'ils n'eussent point de faux nez, sortirent de terre; je vis des fantômes de fiacres de l'autre côté de la chaussée. Quand un comédien sortait du couloir, une dame voilée surgissait à ses côtés. Où soupons-nous?
«Où soupons-nous? cria un coquin de bossu qui s'affichait au bras d'une figurante, haute comme une échelle.
—Soupons-nous? se demandèrent tristement deux pauvres laides.
—Maison d'Or, commanda un premier sujet, en drapant d'un geste royal son vieux burnous. Soupons!
—Ma fille ne soupe pas!» mentit une mère à la face du ciel.
Ah! les biches! Rires de scie! parfums passés! éclat fané! gaieté frelatée! Cela me faisait froid. Mon chiffonnier, cependant, les regrettait. Henri et Ferdinand triomphaient. Quels lutins! Elles dansaient au lieu de marcher; la vraie danse des salons! Toujours en train! du vif argent! Tu m'agaces! Où soupons-nous! Pendez-vous, étrangers! Londres est lourd, Vienne dort, Berlin bâille, Paris s'amuse! Où soupons-nous? Tu m'agaces! Elles ont tout l'esprit de Paris, qui a tout l'esprit de l'univers. Je les crois plus fortes que mon oncle Bélébon!
Je n'eus pas peur non, pas un seul instant, de voir Annette Laïs dans cette cohue; je n'eus pas peur d'entendre sa voix mêlée aux notes fausses de cet atroce concert. Je laissais passer cela comme un mal importun qui ne peut pas durer et j'attendais.
Au moment où le dernier rire grinçait au lointain, je la vis ou plutôt je la sentis dans le couloir. Je me cachai derrière mon arbre; je tremblais.
Ils sortirent trois ensemble: un vieillard de grande taille, d'abord, puis Annette, vêtue d'une petite robe d'été, très simple, avec un mantelet de soie, puis un jeune homme qui lui offrit le bras, dès que l'espace le permit. Annette riait en mettant le pied sur le boulevard: il semblait que ce fût tout exprès pour me montrer quelle différence il peut y avoir entre les gaietés humaines.