Je ne sais pas pourquoi elle riait. Le vieillard passa tout près de moi et je me pris à le respecter comme un père. Le jeune homme était beau; il ressemblait trait pour trait à sa sœur, dont la vue mit des gouttes de sueur à mon front. C'est ici une des plus grandes émotions de ma vie. Je n'ai à dire que cela. L'amour me pénétrait comme une moiteur. Il y avait en moi un débordement de fierté. Je triomphais parce qu'elle était simple, noble, belle, douce comme je la voulais.
Je n'ai à dire que cela, et pourtant mon cœur et ma tête sont pleins. Il ne se passe rien en dehors de ce qui se passait dans mon âme. Ils traversèrent le boulevard en face du théâtre. Je les suivis de très loin; ils ne savaient même pas que je les suivais. Je les aimais tous les trois déjà et je faisais d'eux ma famille.
Il est un charme exquis dont parfois manquent les plus belles. J'ai fait ce livre pour dire Annette tout entière, telle que la voyait mon cœur, et dès les premières pages, la parole fait défaut à ma pensée. Vous l'avez eu, ce rêve de la bien-aimée, qui glisse dans de mystérieux sentiers; elle s'appuie à votre propre bras, et pourtant vous la voyez par derrière, inclinée doucement et nouant à vous ses deux mains que croise la caresse. Exprimeriez-vous les ondulations de ce pas qui ne touche plus la terre?
Fermez les yeux; regardez en vous-même, au coin où sont les trésors des jeunes souvenirs. La distinguez-vous, là-bas, dans le vague des premières extases, penchée sur votre nom, que partout écrit son regard? La suivez-vous, gracieuse et pensive, s'épandant elle-même en délicieux mouvements, comme une fleur s'effeuille? La voyez-vous, trahissant à chaque pas Vénus, selon le mot du poète, Vénus pudique, Vénus enfant, la vierge éclose, la première souffrance des sens, exhalée, mélange divin, avec les prémices du cœur?
C'est elle. C'est une page du livre d'amour que sa démarche me fit lire, en cette nuit, vide d'événements, qui est une fête solennelle dans ma mémoire.
Si l'homme qui servait d'appui aux délices de sa démarche n'eût pas été son frère, je serais mort de chagrin cette nuit.
Ils tournèrent tous les trois l'angle du canal, sur la place de la Bastille, et je les perdis un instant de vue. Je me mis à courir. Je voulais savoir où elle dormait. C'était un désir puissant, mais confus; je faisais ainsi, sans le savoir, provision de rêves. Je les vis prendre la rue de la Roquette, pauvre rue, puis la rue Saint-Sabin, plus pauvre encore et dont les dix-neuf vingtièmes de Paris ignorent l'existence. Ils s'arrêtèrent au bout d'une centaine de pas devant une maison de modeste apparence et y rentrèrent, sans avoir même jeté un regard derrière eux.
J'arrivai comme la porte se refermait. Je regardai bien vite aux fenêtres pour voir celles qui allaient s'éclairer. Aucune ne s'éclaira. Leur logis n'était pas sur le devant. Ce fut une grande déception pour moi; je ne songeais pas plus à rentrer que si mon habitude eût été de passer la nuit dans la rue. J'étais dans l'impossibilité de réfléchir à quoi que ce soit. Toute réflexion suppose une recherche, un doute, je n'avais rien à chercher; j'étais en pleine certitude. J'aimais passionnément Annette Laïs, je voulais l'épouser: c'était clair, c'était simple. Quand le point de départ est ainsi l'évidence même, à quoi bon se creuser la tête?
XIV.
COURS DE CONVERSATION.
Aussi j'allai m'accouder tranquillement au parapet du canal, sur la place, et je passai la une heure de complète quiétude. J'ai dit que je n'étais pas un poète, mais l'amour jeune et profond dégage toujours une très grande quantité de poésie. Ce serait une vanterie puérile de prétendre que je n'ai jamais cédé aux avances de la folle du logis. J'entends toujours par ces mots n'être pas poète, la disposition habituelle où je suis à voir les choses de sang-froid, sans les embellir ni les grossir; j'entends aussi par là le peu d'influence qu'exerce sur ma pensée l'aspect d'une nature dite poétique.