Assurément, je ne définissais pas cette souffrance, mais elle existait, puisque je n'ai jamais pu rester plus d'un quart d'heure entre Annette et le public.

Pas n'est besoin d'appuyer sur ce sentiment. S'il est au monde une extrémité blessante, c'est celle-là. Le regard ne souille pas, mais c'est à la condition de n'avoir point payé le droit de voir. Au théâtre, quelque chose se vend, il n'y a pas à dire non. Personne n'entrerait si le droit seul de siffler s'achetait à la porte. La rose demande ici un salaire à quiconque respirera son parfum. Je cherche à exprimer galamment une pensée qui me navre, mais l'idée de banalité naît, quoi qu'on en fasse. Je ne suis pas poète: je n'aime pas les roses qui gagnent leur vie à se faire respirer.

Et toute mon âme appartenait à une femme de théâtre! Je devais souffrir. Si, dès le début, j'avais éclairé ma pensée, peut-être aurais-je fait un effort contre moi-même et contre ma passion naissante.

J'étais jeune. La plupart des idées qui courent les rues m'arrivaient comme des découvertes et des nouveautés. J'inventais une à une les choses que tout le monde sait par cœur. Je souffris longtemps avant de savoir.

Mais il y avait pour moi un baume exquis dans ce tableau que je voyais tous les soirs aussi: à la sortie du théâtre, Annette Laïs plus belle sous son humble costume d'honnête fille, le cher trésor d'honneur et de modestie, gardé par le père et par le frère.

Je vins pendant huit jours, et chaque fois je les suivis tous les trois du boulevard à la petite maison de la rue Saint-Sabin. Je devenais familier avec eux sans leur avoir jamais adressé la parole. Je croyais être dans leur vie, parce qu'ils étaient dans la mienne. Les choses me semblaient s'arranger; ma passion se calmait en prenant de la profondeur; je m'habituais à ce genre de bonheur, dont la description m'eût sans doute égayé, s'il se fût agi d'autrui; j'étais on ne peut plus sérieux dans l'enfantillage de ma conduite, et l'avenir ne m'inquiétait point.

Ce fut le huitième soir, en repassant le canal, que je me demandai, pour la première fois et par hasard, ce que je voulais. Je m'arrêtai brusquement, comme si quelqu'un m'eût pris au collet pour me proposer un problème fantastique. Ce que je voulais! La sueur me vint aux tempes. La réponse fut soudaine et nette. Une voix répondit en moi distinctement: «Je veux la posséder ou mourir!»

XV.
VOIES ET MOYENS.

En disant à ma cousine: «Je suis ambitieux,» je n'avais pas menti tout à fait. Mon amour avait fait naître en moi la pensée de parvenir; j'étais ambitieux pour Annette. Dans les huit jours qui venaient de s'écouler, j'avais bâti une foule de beaux châteaux; je devais me pousser à la fois par le travail et par le monde. En attendant, je cultivais le monde à l'orchestre du théâtre Beaumarchais et le long des grilles du Jardin des plantes, et quant au travail, depuis mon lever jusqu'au dîner, je servais de Sigisbé à ma cousine. Le ministère n'avait pas grand besoin de moi: il ne se plaignait point; l'Ecole de droit ne connaissait pas ma figure.

Allant toujours de ce train, je devais mettre du temps à faire ma route.