Ma cousine ne se doutait pas du tout de mes trahisons. Le docteur ne mettait plus les pieds au théâtre. Le président et son Laroche avaient été si rudement évincés qu'ils ne se montraient plus. Depuis que j'avais ma stalle, je n'avais pas signalé à l'horizon une seule figure suspecte. Je ne voyais aucune raison de penser que la tempête soudaine pût succéder à ce calme.
Je n'avais pas même besoin de mentir dans mes entretiens avec la présidente. Vous lui eussiez mis le pistolet sous la gorge sans lui faire avouer cela, mais il est certain qu'elle n'aimait point à parler des salons où j'étais reçu sans elle. Ces salons, dont elle se moquait amèrement, étaient pour elle la patrie qu'on regrette dans l'exil, et, quoi qu'elle pût dire, elle n'était pas une exilée politique.
D'ailleurs, il lui plaisait bien mieux de continuer mon éducation. Elle y mettait tous ses soins, et il ne tint pas à elle que mes absences de l'Ecole de droit ne me fussent hautement profitables. Entre elle et moi, les choses marchaient bon pas; elle était très-franchement de mon parti contre Laroche, qui boudait de puissance à puissance, appuyé qu'il était sur M. Kervigné. Celui-ci, toujours grave, poli et froidement bienveillant, n'avait point changé son train de vie; il ne dînait jamais à la maison. Comme le théâtre Beaumarchais lui faussait compagnie, il est à croire qu'il faisait valoir ses actions des Délassements-Comiques.
En théorie, nous étions fort avancés, ma cousine et moi. Il était accepté de part et d'autre qu'un jeune homme de mon âge devait avoir une maîtresse. Paris n'est pas le Morbihan. Ma cousine comprenait admirablement ces choses-là. Restait le choix à faire. Ma cousine me donnait de bien bons conseils. Des grisettes, il n'était pas mention; des lorettes, sauf le respect qu'on se doit entre auteur et lecteurs, fi donc! Nous ne parlions jamais que du monde.
«A l'âge du président, me disait Aurélie, on prend où l'on trouve, mais ce n'est pas ici le cas. Vous, chevalier, vous pouvez choisir autour de vous. Et qui vas-tu choisir?» s'interrompait-elle avec son sourire osanore.
Moi, je soupirais. Ma journée n'était qu'un temps d'épreuve qui me servait à gagner les enchantements de ma soirée.
Un matin, je crois que c'était le dernier jour de ma semaine d'amour, elle s'y prit de cette façon pour mettre les points sur les i.
«Une jeune personne compromet, une veuve engage, une femme mariée.... dame! quand on a des principes, tu m'entends bien, c'est d'un grave! A moins qu'il n'y ait de ces circonstances.... Je ne parle pas même de la disproportion des âges. Il faut, à mon sens, que le mari, par sa conduite, ou plutôt par son inconduite habituelle et notoire, comme M. de Kervigné, par exemple, je peux malheureusement le citer.... Alors une pauvre femme qui souffre en silence et noblement.... Encore, je ne parle pas d'une trop jeune femme, qui est une responsabilité.... et assujettissante, exigeante, capricieuse, inconsidérée, enfin un inconvénient! C'est dans tous les vaudevilles. Mais une femme de vingt-cinq à trente ans, qui a pris son parti, tout à fait irréprochable, d'ailleurs, jolie fortune, et le mari dans une position honorable, pas d'enfants, ou bien des enfants assez grands pour ne pas se jeter dans vos jambes; un polisson à Juilly, une minette au Sacré-Cœur: cela ne compte pas, puisqu'on ne les voit jamais. De l'acquit, de l'esprit, de l'élégance, de la beauté. Ah! mon gaillard! comme cela vous pose un jeune homme, à Paris! Et si quelque chose transpire jusqu'à Vannes, la mère sourit, le papa se frotte les mains. A la bonne heure! En cherchant bien, vois-tu, René, tu trouverais cela pas bien loin de toi. Et ta châtelaine te mettrait dans du coton! et tu serais un heureux petit coquin de page!»
En achevant ce discours, Aurélie baissa les yeux. Peut-être même qu'elle espéra rougir, mais cela ne vint pas. Je baisai le bout de ses doigts en poussant un soupir de bœuf qu'on égorge. Ce n'était pas de la comédie. Ce matin, par hasard, le jour était clair comme son éloquence, et un furtif rayon de soleil ajoutait quinze mortelles années à ses vingt-huit ans passés.
Je rétablis ici un détail. Vous me pardonnerez de l'avoir omis: je n'avais vu ni Marguerite ni Edouard; jamais on ne parlait d'Edouard ni de Marguerite. Aurélie avait deux enfants: un rhétoricien à Juilly, une grande demoiselle au Sacré-Cœur, juste le polisson et la minette.