C'était un bombardement, et petite maman devait croire à ma capitulation prochaine; mais, grâce à la tranquille insouciance qui me venait de ma bonne mère, dès que j'avais franchi le seuil de l'hôtel, je ne pensais absolument plus à cela. J'oubliais ma cousine avec la même facilité que l'école ou mon bureau du ministère, je sautais en voiture, je me faisais conduire à mon théâtre, et j'étais heureux.
Cette première question que je m'adressai à moi-même après huit jours d'enfantine béatitude, me jeta dans un trouble soudain. Quand il m'arrive de réfléchir sous le coup d'une impression un peu forte, la lenteur de mon esprit disparaît. Aussitôt que je me fus enquis en moi de ce que je voulais, aussitôt que ma conscience eut répondu loyalement et distinctement, les idées m'assaillirent en foule. Je ne songeai pas seulement au moyen de réaliser mon désir ardent et profond, j'eus aussi comme une intuition des difficultés de l'avenir. Annette était désormais ma femme, voilà le point acquis; j'affirme qu'il ne me vint même pas à la pensée de la posséder autrement. Annette étant ma femme, je lui devais un toit, une existence et cette portion matérielle du bonheur qu'on achète. Où était mon toit? Mes ressources? où étaient-elles?
«J'aurai ma dot,» pensai-je.
Mais cette proposition n'était pas entièrement affirmative. Je sentis dès l'abord qu'il y avait là des difficultés majeures, et je résolus d'y revenir en un conseil spécial que je tiendrais avec moi-même. A vue de pays, le plus sage était toujours de travailler pour me créer une position indépendante. Cet article préliminaire fut consenti à l'unanimité.
Restait la route à suivre pour obtenir la main d'Annette: j'allais droit au but. J'entrai dans cet ordre d'idées, avec un incomparable élan. Devant le premier effort de mon intelligence, nul obstacle ne se présenta. Je vis le chemin ouvert, tout aisé, et le but au bout. Je tressaillis d'aise, et les rares passants du pont d'Austerlitz où j'étais, durent s'étonner de voir un jeune monsieur en habit noir et cravate blanche gesticuler comme un fou sur le trottoir. Je passai le pont tout joyeux; je me promenai le long du quai; j'étais ivre de joie au bout d'une demi-heure.
La seconde demi-heure me calma cependant; mon pas se ralentit à la troisième. Quand dix heures sonnèrent au clocher de la Salpétrière, j'étais assis sur une borne, au coin du marché aux vins, et j'avais la crête basse comme un coq battu.
Comment faire pour suivre ce chemin tout droit? Marcher. Comment marcher? Je n'avais plus de jambes; et mes pauvres yeux voyaient le but se perdre dans le lointain de la route allongée. Partout des obstacles désormais! Il fallait aborder le père. Aborde-t-on un père pour lui dire: «Bonsoir; vous ne me connaissez pas; donnez-moi la main de votre fille.»
C'est absurde. Il y a des situations qui sont le fond d'un puits.
Un puits sans fond, plutôt! Se peut-il qu'on ne puisse aborder le père d'une actrice du théâtre Beaumarchais? Je me creusais la tête lamentablement. Je trouvais des choses superbes à lui dire, en quantité, à condition que j'eusse occasion de l'entretenir. Mais l'occasion!
Que diable! je n'étais pas le premier venu, le chevalier René de Kervigné!....