Mon voisin ne m'avait pas vu m'asseoir. Ses ciseaux allaient et venaient dans son papier verni, enlevant des copeaux d'une ténuité merveilleuse. Il chantonnait entre ses dents un air triste et doux comme les chansons qui s'entendent parfois derrière les pierres-levées dans les landes interminables du Morbihan. Il ne savait pas qu'il chantait.

Après cinq minutes d'un terrible effort, je trouvai ceci:

«Voilà un bien joli travail!» Mais je ne le lui dis point, parce que j'eus trop de honte.

Il déposa son papier noir sur la table de marbre blanc, afin de voir l'effet.

Dès que le papier toucha le marbre, le dessin surgit, correct et si puissant que je ne pus retenir un cri de surprise. Il se retourna. C'est comme si je voyais encore son grand œil noir, doux, pensif et paresseux, tant le souvenir de cet instant est vivant et tout jeune en moi! Son regard ne fit que glisser sur mon visage inconnu. Il but une gorgée d'eau et tira un briquet de sa poche pour allumer une nouvelle cigarette qui prenait forme entre ses longs doigts efféminés.

Il n'y avait pas encore sur toutes les tables des cafés cette profusion de moyens pour brûler le tabac. Depuis vingt ans, nous avons fait bien du chemin sur la route qui conduit hors de France. Les Allemands et les Américains sont contents de nous.

J'avais oublié mon cigare, mais d'instinct je m'en souvins à cette heure, et, du ton d'un homme qui crie victoire, je demandai:

«Monsieur, seriez-vous assez bon pour me permettre....»

Il me passa aussitôt son allumette enflammée, sans cesser d'examiner sa Léda. J'allumai mon cigare; mon espoir s'en allait. Je remerciai d'un accent plaintif.

«Comment feriez-vous, me demanda-t-il brusquement, pour enlever le contour de l'aile de ce cygne?.... l'aile droite?....