J'allais avec lenteur et tête baissée: je ne cherchais plus: je m'engourdissais dans mon abattement profond. En mettant le pied sur le boulevard j'eus un choc qui me redressa et un tressaillement soudain. Le frère d'Annette était assis à la dernière table du café qui fait le coin, et s'amusait à finir une découpure, en buvant un verre d'eau glacée.

Il fumait en même temps une cigarette qu'il déposait fréquemment sur la table pour donner plus de soin à son œuvre.

Je n'avais pas pensé encore au frère d'Annette. Sa vue me fit reculer. J'eus envie de fuir.

Je ne l'avais jamais vu que d'un peu loin et dans l'ombre, car, à l'heure où Annette sortait du théâtre, tout était fermé du côté du boulevard et dans les rues du quartier de la Roquette. Il avait la tête nue; la lumière tombait d'aplomb sur son front, où rayonnait une sérénité d'enfant, mêlée à je ne sais quoi de robuste et de grave. Il était plus âgé que moi de deux ou trois mois. Sa ressemblance avec sa sœur était d'autant plus frappante qu'on détaillait mieux les traits de son visage.

Je compris que je ne pouvais rester immobile à le regarder, et je continuai mon chemin. Je ne sais pas trop si j'avais une idée, du moins était-elle très vague: je n'aurais pas pu la traduire par des paroles. Je ne fumais pas et j'allai acheter un cigare, voilà ce qui témoignerait d'un plan confusément arrêté.

Ma tête était lourde et chaude; j'avais le cœur serré comme à l'heure des grandes épreuves. Je vins m'asseoir avec mon cigare à la table voisine de mon futur beau-frère, car je le nommais ainsi en moi-même et je l'aimais comme tel. Je demandai de l'eau glacée sans trop savoir pourquoi, et j'essayai de calmer la fièvre qui battait mon cerveau.

Il découpait une Léda. C'était, je dois le dire tout de suite, un artiste de premier ordre, aux prises avec une impossibilité. Vous avez tous rencontré de ces hommes, marqués pour la grande lutte et qui sont attardés, saisis corps à corps par la tentation d'une difficulté à vaincre ou d'une curiosité à satisfaire. Cette fantaisie se guinde souvent à la taille d'une vocation et tue l'avenir en son germe.

L'idée de découper un papier noir ne présentait rien à mon esprit et ne présentera rien au vôtre. L'art a des moyens tellement supérieurs à ce naïf procédé qu'un pareil choix dénote un vice de l'intelligence ou un défaut de rectitude dans le jugement. Il faut bien accepter cela, mais une lacune ou une défaillance ne sauraient détruire la faculté artistique, et, tout au fond de sa spécialité puérile, Philippe Laïs était un grand peintre.

Dieu sait qu'à cette heure je ne m'occupais point de son talent! Tout ce qu'il y avait en moi de volonté, d'invention, de réflexion et de sens, se concentrait en cette pensée; trouver un moyen de dire à mon voisin: «Bonsoir, monsieur. Comment vous portez-vous?»

C'était là l'œuf d'où mon bonheur devait naître.