Un peu plus loin, je m'écriais:
«Pourquoi lui dire mon nom? Qu'importe un nom? Je vivrai près de lui, je lui montrerai peu à peu le fond de mon cœur. Le moindre prétexte suffit pour entamer une conversation entre hommes? Si nous étions dans les bois, je lui demanderais ma route. Il doit avoir une occupation, je la connaîtrai; des habitudes, je les saurai. J'irai dans son quartier, dans sa maison, j'y louerai une chambre; je lui rendrai un service; je le sauverai d'un danger.»
Je trouvais tout cela, oui! Mon esprit ingénieux me fournissait tous ces expédients. J'aurais dû m'agenouiller devant les fécondités de mon cerveau, eh bien! non. Je battais à grands coups de poing mon pauvre front que la sueur mouillait; je m'accablais d'injures.
Voilà ce que c'est que de n'avoir rien lu! Ce n'est pas en chassant la bécasse et en pêchant le congre qu'on apprend à se conduire. Si j'avais eu des romans et des comédies plein la tête, j'aurais traité mon embarras par dessous ma jambe!
Mon cousin le président, qui avait certes bien le droit d'être sévère en fait de morale, tonnait volontiers contre les romans. Il attribuait à ces scélérats de romans les trois quarts des assassinats commis en France et la totalité des suicides. Laroche aussi, autre Caton, disait qu'il fallait pendre tous ces coquins d'auteurs. Il n'y avait bandits ni fous avant l'invention du roman: l'histoire l'enseigne. Mandrin lisait des romans; Cartouche en faisait peut-être sous le voile du pseudonyme. O vertu! quand donc le monde rendra-t-il justice à Laroche? Quand donc la foule stupide jonchera-t-elle de fleurs la route nocturne qui mène de l'hôtel de Kervigné chez le marchand d'acajou? On parle toujours de saint Vincent de Paul; eh quoi! meublait-il les jeunes filles? les faisait-il débuter dans les féeries? Avait-il à ses gages Laroche, cet admirable limier de bonnes œuvres?
Qu'on se rassure! le monde marche, en dépit du roman, cet effronté bavard, qui divulgue la charité secrète de M. de Kervigné. En somme, il n'y a plus guère que le roman à parler de Laroche et M. de Kervigné, attribuant aux dangereuses élucubrations des romanciers la sauvagerie d'une débutante, étoufferont le roman entre deux matelas. Ce sera bien fait.
Ce soir, je ne pensais pas tant de mal du roman. J'aurais voulu sonder d'un seul coup d'œil les profondeurs d'un cabinet de lecture, afin de choisir entre tous les moyens adroits, imaginés par ces monstres d'auteurs. Il s'agissait d'aborder un père honnête homme. Devant cette difficulté, songez-y, le président, le docteur Josaphat et Laroche lui-même avaient échoué.
Je fis dessein d'arranger ma vie de façon à lire vingt cinq volumes par jour, tout en cultivant assidûment mon bureau et l'Ecole de droit, mais sans négliger ma cousine, ni abandonner surtout les chères joies de mes soirées. Il fallait une réforme dans mon existence: je la fis large et nette: vingt-quatre heures de paresse et vingt-quatre heures de travail tous les jours, tel fut mon programme. Je le recommande à tous ceux qui ne savent où caser la multiplicité de leurs occupations.
Je revenais vers le boulevard en songeant ainsi et, malgré le trouble où j'étais, je m'avouais avec découragement que je n'avais rien trouvé, absolument rien, hélas! et la crainte venait de ne pas trouver davantage le lendemain. Mon nom était un insurmontable obstacle. Il eût mieux valu pour moi être le cousin d'un romancier incendiaire, dépourvu de tout Laroche et ignorant l'art de moraliser la jeunesse pauvre par l'apport d'un mobilier!
A mesure que je me rapprochais du théâtre, la conscience de ma détresse augmentait en moi; j'avais d'abord souhaité ardemment de rencontrer M. Laïs par un de ces hasards qui favorisent les amants. Maintenant, j'appréciais le néant de ce souhait. Si j'avais aperçu de loin M. Laïs sur ma route, j'aurais fait un détour pour l'éviter.