Si je faisais un roman, je m'occuperais de cela. La fiction a besoin de vraisemblance, ce qui revient à dire qu'il faut de l'habileté pour être menteur.

Pourquoi font-ils des romans? Pourquoi ne rapportent-ils pas purement et simplement ce qu'ils ont vu de leur propre cœur? Que leur importerait alors le petit code idiot édicté par cette plate tyrannie: la vraisemblance? La vérité s'affirme elle-même comme la lumière; elle met son pied nu sur les caprices pédantesques de la règle; dès qu'elle paraît, ce fétiche des paralytiques de la pensée, la vraisemblance s'enfuit comme une chouette devant le jour.

Je n'avais ni crainte ni inquiétude. Je ne sais pas pourquoi je n'avais ni inquiétude ni crainte. Cela est ainsi. J'interroge mes souvenirs, plus vifs, plus lumineux à mesure qu'ils s'éloignent, et je n'y vois que certitude. Tout était gagné pour moi: j'allais voir Annette!

Non, en toute conscience, l'idée ne me vint point qu'Annette pourrait ne pas m'aimer.

Ces idées-là viennent, le plus souvent, par le canal des gens sages à qui l'on se confie. Je n'avais pas de confident.

Au déjeuner, ma cousine me regarda avec défiance; sûrement, je portai mon bonheur écrit en grosses lettres quelque part. Elle avait déjà disposé de ma journée, lorsque le président vint s'asseoir à table. J'avais de la veine. M. de Kervigné, pour la première fois de sa vie, me fit des reproches et se plaignit de mon inexactitude au bureau.

Je confesse que le mot inexactitude était le comble de la clémence. Saisissant la balle au bond, je promis d'aller au ministère le jour même.

J'ai dit que ma cousine était une bonne femme; je le prouve en ajoutant qu'elle prit franchement mes absences à son compte. M. de Kervigné, toujours galant, répliqua:

«Madame, si j'étais le chef de notre jeune cousin, vos explications suffiraient pour le présent et pour l'avenir; mais si vous avez tout pouvoir sur moi, il n'en est pas de même pour le fonctionnaire de qui dépend le chevalier de Kervigné. Nous ne devons pas entraver sa carrière.

—Vous avez vu, répliqua Aurélie en soupirant, vous avez vu que le pauvre enfant animait un peu ma solitude.... René, je ne vous retiens plus. Je dois vivre seule et murer la porte de ma cellule.»