«Il ne faut pourtant pas passer pour un sot!»

Mon Dieu! non, il ne faut pas passer pour un sot. On est sûr de ne point passer pour un sot, à moins qu'on ne le soit réellement, dès qu'on ne cherche pas à préparer des phrases. Je préparais des phrases; j'avais déjà trouvé des phrases; j'allais me noyer.

Je m'assis sur mon banc pour bien mettre mes phrases dans ma tête. Ce banc était fée. Mes phrases s'envolèrent.

Je n'étais pas bien persuadé, pourtant, de l'inutilité de mes phrases, car leur perte m'alarma. Je m'accablai d'injures. L'heure venait; je me jetai à corps perdu entre les bras d'un faux-fuyant.

«Bah! me dis-je, je ne la verrai pas! Pourquoi la verrais-je? Ils la gardent comme une almée. N'allais-je pas penser qu'ils l'enverraient m'ouvrir la porte?»

J'eus un bon éclat de rire à cette burlesque supposition.

Remarquez ceci. Ce que je désirais le plus au monde, c'était de voir Annette, et la pensée que je ne verrais pas Annette me procurait un véritable soulagement.

Uniquement parce que je n'avais pas la phrase qu'il fallait pour l'aborder.

Dans deux ou trois jours, dans une semaine, il en devait être autrement. J'aurais eu le temps de rédiger ma phrase à tête reposée, dans le silence du cabinet.

Je me levai, j'avais tout mon courage. J'entrai au No 19 de la rue Saint-Sabin, où une vieille voisine m'indiqua la porte du fond, au rez-de-chaussée; je frappai résolument, et ce fut Annette qui vint m'ouvrir.