Je ne fus pas jaloux. Je pris d'un pas leste et heureux le chemin du ministère, qui, en dépit de tous les plans gravés, me conduisit juste à la place de la Bastille.

Comme j'apercevais la colonne de Juillet une voix s'éleva en moi qui posa inopinément cette question:

«Si par hasard tu la voyais, que lui dirais-tu?»

Je m'arrêtai court. Je vivais dans l'espérance d'un pareil bonheur, et, cependant, il m'éblouit. Je m'exprime mal: la pensée de ce bonheur m'embarrassa et m'effraya. Ma nature simple et sans prétentions m'avait jusqu'alors évité les petites misères de la timidité. Mais quelle prétention peut se comparer à l'amour? Je me sentis devenir timide, mais timide jusqu'à l'écrasement.

Et la nécessité de me préparer me sauta aux yeux. Que lui dire, en effet? C'était sa maison; elle pouvait être là.

Que lui dire! J'avais le temps: il n'était pas encore deux heures. Au lieu de traverser la place, je pris le boulevard Bourbon, témoin de mon premier rêve, et j'allai demander une inspiration à ses ombrages poudreux.

Je revis mon banc et je souris: cela me remit dans la bonne voie et je fus sur le point de trouver le mot de ma charade, car ces propres paroles me vinrent à l'esprit: «Je ferai comme je pourrai.»

C'est là le mieux, toujours le mieux. Il n'y a point au monde d'habileté qui vaille cet expédient: faire comme on peut, être soi-même, parler si le cœur vous dicte des mots, se taire si le cœur conseille la silencieuse éloquence.

Mais la timidité est une bête inquiète qui démange, qui tourmente et qui mord. Je ne la connaissais pas: je n'en étais que mieux en butte à ses puériles tracasseries. La timidité revint à la charge, demandant sans trève ni relâche: «Que lui dirais-tu? que lui dirais-tu?»

Et posant ce corollaire obligé: