Quand il sut que Philippe avait trouvé un ami et un élève, M. Laïs sourit avec bonté. Ce sourire disait beaucoup: on y lisait toute une histoire. Ce sourire avouait que M. Laïs ne partageait aucune des illusions de son fils; c'était une tristesse douce, bienveillante, résignée; ce sourire proclamait en même temps l'affection sans bornes qu'il avait pour Philippe.

Tout en souriant, il me considéra attentivement. Il me sembla que mon secret était percé à jour par ce regard si courtois, mais si fin.

Peut-être ne me trompais-je pas; un nuage passa sous ses cheveux blancs et rida légèrement l'ivoire de son front. Il me tendit la main.

«J'aimerai l'ami de mon fils, prononça-t-il avec une solennité que n'en comportait la situation.

Je ne vis point en lui un adversaire, mais je sentis que le véritable gardien de la maison, c'était lui.

M. Laïs qui se nommait Philippe comme son fils, était un insulaire de l'Archipel, où sa famille avait occupé une haute position, tant sous le rapport de l'influence politique que sous celui de la fortune. Il y avait trente-huit ans qu'il habitait la France, où il s'était réfugié, en 1804, après la défaite totale des Souliotes et la conquête de l'Albanie par Ali Pacha. Il avait alors vingt-cinq ans et ne savait pas d'autre métier que la guerre. Il avait son brevet de capitaine dans les bandes Souliotes, mais comme la France ne lui offrait en échange qu'un grade de sous-officier, il donna des leçons d'italien pour vivre. A Corfou, ville où s'était passée la plus grande partie de sa jeunesse, on parle l'italien autant que le grec.

En 1805, il épousa une de ses élèves, Mlle Coutard, qui apprenait l'italien pour débuter aux Bouffes. Au théâtre, Mlle Laïs s'appela Mme Martini; elle y tint avec un certain éclat l'emploi de mezzo-soprano jusqu'à en 1813, où une maladie de larynx la contraignit à la retraite. Elle mourut en 1825, en donnant la vie à Annette.

Ses dernières années s'étaient passées dans la retraite et dans la piété. A son lit de mort, elle obtint de son mari la promesse qu'il se convertirait à la religion catholique.

M. Laïs restait veuf avec trois enfants: Marcos, filleul de Botzaris, qui était né la première année de son mariage; Philippe qui n'avait que cinq ans, et Annette au berceau.

Depuis 1823, Marcos avait passé la mer et servait la cause de l'insurrection hellène auprès de son héroïque parrain. M. Laïs mit Philippe en pension, confia le berceau d'Annette à une parente, et, libre désormais des obstacles que sa femme avait mis à son départ, il reprit le mousquet pour conquérir l'indépendance de la Grèce. Marcos périt les armes à la main. M. Laïs reçut cinq blessures de 1825 à 1827 et fut porté pour mort à Navarin, où il combattait, comme simple soldat volontaire, à bord d'une frégate française.