L'oppression musulmane était vaincue et l'Europe entière acclamait la Grèce libre. Mais les acclamations prouvent peu. Sur ce trône qui sortait de terre, on coucha un marmot allemand. Athènes fut aux Bavarois, et M. Laïs, guéri par miracle, revint en France. Il avait senti, loin de cette terre où sa femme dormait, que la France était pour lui une patrie.

Philippe annonçait un peintre de talent; au couvent, Annette remportait tous les prix. Leur mère avait laissé quelque fortune, et la famille vivait dans l'aisance. La ruine d'un notaire spéculateur changea tout cela, et M. Laïs dut gagner le pain de ses enfants. C'était un homme sensé, doué de connaissances brillantes et variées, parfaitement distingué de formes, et c'était, par-dessus tout, l'honneur même; mais ce n'était pas un homme d'expédients. Annette fut retirée du couvent vers sa douzième année; Philippe dut chercher un atelier où il pût utiliser son savoir-faire. M. Laïs espérait en son grand ouvrage sur l'art grec; il avait un grand ouvrage; adressez-vous à ceux qui font de grands ouvrages si vous voulez savoir ce que la science ou l'art pur amènent de farine à la maison.

M. Laïs termina son grand ouvrage. C'est moi qui l'ai fait éditer dix ans après sa mort. Le nom de M. Laïs a fleuri comme une plante semée sur sa tombe.

On vendit les meubles; on changea de logement; il y eut de la misère dans ce pauvre nid d'exilés. Philippe ne trouvait rien de ses toiles. Un jour, il rencontra un Anglais au bois de Vincennes qui paya trois guinées une carte de visite où Philippe découpait le donjon.

Ce fut le point de départ. Sans cet Anglais, Philippe aurait été un peintre: à moins qu'il ne fût mort de faim avec son père et sa sœur.

On ne sait jamais comment ces choses arrivent. Si quelqu'un avait dit à M. Laïs, plus fier qu'un roi dans son malheur, que sa fille Annette, son doux et cher amour, danserait et jouerait la comédie au théâtre Beaumarchais, M. Laïs se serait fâché tout rouge. Annette dansait à ravir, pourtant, Annette chantait comme un rossignol, Annette avait un charmant talent sur le piano. Elle trouva une leçon.

Pauvre petit cœur! Qu'il fut bon l'argent qu'elle rapporta pour la première fois à son père! Philippe était justement malade et M. Laïs bien embarrassé. La première élève en procura une seconde: singulière élève, celle-là, qui ne se souciait ni du nom ni de la valeur des notes, mais qui voulait apprendre en quinze jours à faire semblant de savoir jouer du piano.

Vous avez deviné que c'était une actrice, et même une lamentable actrice, car toute comédienne qui se respecte sait faire semblant de tout.

C'était une débutante du théâtre Beaumarchais, qui parlait savoyard, mais qui était protégée par un actionnaire.

Annette vit cet actionnaire, qui lui parut être de tout point un homme fort respectable.