L'actionnaire s'informa d'elle, de ses parents, etc. Il ne dit point son nom, mais, le lendemain, Annette trouva chez son élève un autre monsieur des plus aimables, qui s'appelait M. Laroche. On lui dit qu'elle ferait sa fortune au théâtre et qu'il n'y avait qu'un saut de Beaumarchais à l'Opéra, quand on était tournée comme elle. Annette ne savait pas ce qu'est une comédienne, soit en haut, soit en bas de l'échelle artistique; elle n'avait pour le théâtre ni vocation ni répugnance; le mot fortune n'avait eu pour elle aucune signification sans l'espoir qu'il éveillait d'apporter un bien-être nouveau à son père et à son frère. Elle disait tout à la maison. M. Laïs fut informé le jour même de ce qui s'était passé, mais aussi il reçut la visite de ce bon M. Laroche. Je ne connaissais pas tous les talents de Laroche: c'était un diplomate. Il prouva deux choses à M. Laïs: 1o que la salle Beaumarchais était un conservatoire, un séminaire d'étoiles, une pépinière de fleurs rares destinée à renouveler les plates-bandes des théâtres royaux; 2o que lui, M. Laïs, n'avait pas le droit de refuser trente mille francs d'appointements pour sa fille. Il ajouta quelques mots adroits au sujet de protections puissantes qui changent les conditions de la vie théâtrale, dressant une véritable balustrade entre le péril banal et le jeune sujet qui ne connaît de sa profession que les joies permises et les triomphes honnêtes. Il y avait deux faces au caractère de M. Laïs: c'était à la fois un soldat plein d'énergie et un savant très timide, c'était aussi un solitaire. Il ignorait beaucoup les choses qui s'apprennent en vivant. Enfin, nous ne devons pas oublier que la femme dont il aimait et respectait la mémoire avait été dix ans comédienne.
Annette signa un engagement au théâtre Beaumarchais, qui lui donna soixante-quinze francs par mois, en attendant les appointements de trente mille francs.
Nous savons que M. de Kervigné et son Laroche n'en furent pas beaucoup plus avancés pour cela.
Je n'ai pas besoin d'ajouter que j'ai anticipé en donnant ces détails au lecteur. L'histoire de la famille Laïs ne me fut point racontée ce jour-là.
Comme j'allais me retirer, après une entrevue de plus de deux heures, Annette, qui avait pris sa gentille et modeste toilette de ville, entra dans l'atelier de son frère. Sa présence me causait toujours une telle émotion que je craignis de ne la pouvoir point cacher. Quelle allait être d'ailleurs sa conduite vis-à-vis de moi? Savait-elle feindre? Cela m'eût blessé, quoique ce soit une science infuse chez les femmes. Allait-elle au contraire rougir, trembler, balbutier, se trahir?....
Rougir? Pourquoi? Trembler en ce lieu qui refermait tout son bonheur, elle, Annette! Oh! je ne connaissais personne qui pût m'aider à la juger par analogie. Elle était de celles qui vont toujours leur chemin tout droit et qui font naître ainsi à chaque instant de charmantes frayeurs, aussitôt guéries. Elle donna son front à son père et me salua d'un sourire ami.
Elle dit, et jamais je n'ai frémi de si bon cœur! elle dit au moment où Philippe me prenait par la main pour me présenter à elle:
«C'est moi qui ai ouvert à M. René. Nous avons causé.... et d'ailleurs, je le connais depuis plus longtemps que toi.»
XIX.
LA MANIE DE PHILIPPE.
Ma sortie eut lieu sur ce mot. Elle fut la plus malheureuse du monde. Je m'inclinai à deux ou trois reprises, sans trouver une syllabe à prononcer, et je m'enfuis comme un traître de mélodrame surpris au moment où son monologue explique au spectateur la profondeur de ses machinations.