Je raconte ces choses exactement; je fais un procès-verbal plutôt qu'un livre, jetant sur le papier, sans artifice ni précaution, le fond même de mes souvenirs. Je sais bien que ces mœurs ne sont pas de notre temps non plus que de notre pays. Cela ressemble à l'Inde de Bernardin de Saint-Pierre. Nous étions pourtant à Paris, en 1842.
Il y a des peuples primitifs, des races vantées. On peut prêter beaucoup, en fait de bergeries, aux Bretons, aux Ecossais, aux Allemands même, à cause des livres qu'ils font pour les cœurs sensibles.
Mais ces Laïs étaient des Grecs. Je n'ai jamais ouï vanter la naïveté angélique des Grecs modernes. J'ai lu des œuvres charmantes, romans, pamphlets, comédies, qui malmenaient rudement les fils de Socrate et d'Alcibiade. La sagesse des nations a fait de leur nom une injure; vous le voyez toujours pris en mauvaise part, comme le mot Français à Londres, comme le mot Anglais à Paris, comme en toutes contrées les noms de Normand, d'Arabe, de Cosaque ou de Juif.
Je n'ai pas vu les Grecs en Grèce, et je n'ai pas d'ailleurs la science d'écrire qu'il faudrait pour les défendre contre leurs éloquents accusateurs. Je n'ai vu que mes bons amis, M. Laïs, Philippe, le frère de mon cœur, et Annette, la fleur de ma vie. Tous les trois eussent été peut-être des fous en Grèce comme en France.
Je raconte. Au moment où Philippe me parlait ainsi, m'engageant sa foi qui était solide comme un roc, il ne m'avait pas encore adressé une seule question sur ma famille ni sur moi-même. On eût dit qu'il appliquait à ce grand acte, l'introduction d'un étranger au cœur de la maison, les délicatesses exagérées de l'hospitalité antique.
Que je n'eusse pas l'idée de faire une enquête, moi, c'était la nature même: j'étais amoureux, j'avais dix-neuf ans, je restais un peu au-dessous du niveau de mon âge; mon rôle était d'aller tête baissée en avant, toujours en avant. Mais Philippe avait l'âge d'homme.
Mais M. Laïs était un vieillard. Philippe venait de me le dire: M. Laïs avait été trompé bien souvent; il se vantait d'être défiant.
Vous savez, c'est la fanfaronnade de ces pauvres bons cœurs. Ils ne veulent plus croire.
Malgré ma complète inexpérience, le consentement solennel de Philippe Laïs m'étonna d'autant plus que je ne l'avais pas même sollicité. Une fois le premier enthousiasme passé, une crainte essaya de naître en moi. Je l'étouffai, je fis bien; ce n'est pas ainsi que s'y prennent ceux qui veulent tromper.
«Vous n'avez jamais vu les coulisses d'un théâtre?» me demanda-t-il tout à coup.