Il allait toujours, malgré mon demi-refus. Nous arrivâmes à la porte du théâtre; il la franchit, sans me consulter de nouveau. Je n'avais pas à choisir: il me fallut bien le suivre.
La comparaison de la sirène peut s'appliquer à tous les théâtres. Il ne faut point les regarder à l'envers. Je ne parle pas seulement de cette pauvre petite salle destinée aux délassements populaires. Les directeurs les plus opulents de Paris ne peuvent entrer chez eux qu'en traversant des ténèbres extérieures dont la peinture serait nauséabonde. Il paraît que c'est nécessaire. A toutes les splendeurs qu'on présente au public, il faut une compensation cachée. Toutes ces clartés, toute cette beauté, tout cet or, tout ce velours, toutes ces séductions dont le raffinement grandit sans cesse ne pourraient exister sans la fange qui les double. Je parle, bien entendu, sans figure; le lieu commun n'a pas d'attrait pour moi; il ne s'agit que d'une constatation matérielle.
On a fait remarquer parfois que c'était là un lamentable miroir de la vie de théâtre. Il se peut, je n'en sais rien; je n'en ai jamais rien voulu savoir.
J'admire seulement l'intrépidité dont font preuve nos étoiles en traversant chaque soir de pareilles horreurs et de pareilles odeurs. Marguerite de Bourgogne, encore passe; c'est une reine apocryphe et tannée comme un vieux cuir, mais la Dame aux Camélias, cette sensitive énervée par nos parfums, cet ange de notre débauche, cette pure émanation de nos vices, doit-on lui rappeler sans cesse la route qu'elle suivit une première fois pour monter jusqu'à son boudoir?
Ils disent pourtant que le chemin de l'enfer est tout jonché de roses! Allez-y voir, et prenez seulement par derrière le théâtre du Vaudeville, que l'esprit de Doche illumine encore et fleurit, ou ce splendide théâtre de la Porte-Saint-Martin, dont le cher directeur fait envie à tous les directeurs de l'Europe.
Je serai généreux et je vous épargnerai toute espèce de description, bien qu'il y eût çà et là dans les coulisses quelques profils appartenant à la jeunesse de chrysocale qui, certes, vaudraient la peine d'être esquissés.
La première personne que je vis fut M. Laïs, sérieux et doux, feuilletant un elzévir sous un quinquet. C'était sa place accoutumée; la loge d'Annette s'ouvrait à quelques pas de là. M. Laïs passait en ce lieu ses soirées; il s'était résigné à entendre les mauvaises plaisanteries de ces dames, mais ces messieurs ne l'avaient jamais raillé qu'une fois.
Il connaissait le pas de Philippe, à notre approche, il quitta sa lecture. Son regard clair et franc, comme le reflet d'une conscience d'honnête homme, se fixa sur moi attentivement.
«Nous avons à causer, mon jeune ami, me dit-il avec un bon sourire. Hier, je ne vous connaissais pas. Aujourd'hui, vous êtes pour moi le plus important personnage qui soit en France. On peut causer ici aussi bien qu'ailleurs, et je vais vous apprendre qui nous sommes.
Je restai muet. Je m'attendais à être questionné; j'avais rassemblé mon courage pour répondre. Il me sembla que la façon d'agir de M. Laïs ajoutait une solennité singulière à l'interrogatoire qui sans doute allait suivre. Contre toutes les règles de notre jurisprudence mondaine, c'était ici le défendeur qui plaidait sa cause le premier. Le maître du logis ne se bornait point à ne rien demander à l'hôte, il lui ouvrait les pages de son livre de famille.