Il commença une promenade de long en large derrière la toile de fond et M. Laïs me fit entrer dans la loge d'Annette.
Tout le monde connaît ce laboratoire qu'on appelle la loge d'une actrice, et vraiment mon livre n'est point écrit pour initier les profanes aux pauvres secrets de l'envers de la comédie. Si je ne m'étais astreint à toutes les rigueurs de la vérité vraie, je sortirais bien vite de ce lieu qui m'irrite et m'offusque. Je n'y ai pas d'air; tout m'y déplaît bien plus violemment encore que je ne veux le dire, car le vice apparent n'est souvent que la forfanterie de la souffrance, et cette pensée retient sur ma lèvre des paroles sévères.
Et n'était-ce point du lieu même que naissait ma défiance? Me serais-je défié ailleurs? Chaque lieu a son parfum moral, son influence, son magnétisme. Le pavé de l'église sue la prière, le logis paternel exhale la tendresse et le respect, l'amour est partout dans ce réduit blanc où dort la bien-aimée. C'est là, oh! c'est là qu'il faut faire parler le cœur.
Mais nous sommes dans les coulisses d'un petit théâtre, à la porte de l'étouffante officine où se fabriquent les longs yeux, les bouches roses, les tempes veinées d'azur, les fleurs du teint, les perles du sourire, pour notre cher tableau d'honneur modeste et sincère, nous avons le clinquant dédoré de ce cadre. Soyons résignés.
«Elle reste en scène une demi-heure, me dit M. Laïs en m'offrant l'une des deux chaises qui composaient le mobilier de la loge. Mon histoire n'est pas bien longue, nous avons le temps. Vous êtes tout jeune, monsieur René. Il me semble que j'étais jeune hier encore. Mes deux enfants vous aiment. La façon dont naît l'affection importe peu, et il est certain que je me suis senti porté pour vous à première vue. Je tiens grand compte de ceci: on ne voit bien les gens que du premier coup. J'aurais souhaité que mon gendre eût quatre ou cinq années de plus, mais nous ne sommes pas de ceux qui choisissent. Pour le cœur seulement, j'ai le droit d'être difficile, car nous sommes trois bons cœurs à la maison. Les deux enfants aiment bien leur père. On n'est pas trop de trois. L'idée de marier Annette m'est venue en même temps que l'idée de mourir.»
J'ouvris la bouche. D'un geste il me pria d'écouter encore.
«Philippe a dû vous dire cela, reprit-il. La séparation sera un grand deuil, car nous vivons les uns par les autres. Philippe sait; Annette ne veut pas croire. Je suis un vieux soldat, mais pour elle j'ai peur de mourir....
«Vous êtes bon, s'interrompit-il en raffermissant sa voix qui s'altérait; je vois cela dans vos yeux. Seulement vous êtes bien jeune. Annette a dix-huit ans. Un an de différence! Je vous manquerai. J'aurais voulu un gendre.... C'est peut-être de l'ingratitude envers Dieu qui vous envoie. Elle n'a rien que la bonté de son âme. L'épreuve du théâtre est faite. A Paris, la misère est un gouffre. Je laisse parler ma pensée, monsieur René: quelque chose me dit que je suis pleinement compris par vous.
«Pleinement,» répétai-je d'un accent pénétré.
Il prit ma main et la serra.