«La pauvreté n'est pas encore chez nous, poursuivit-il, et je ne saurais exprimer quelle noblesse relevait dans sa bouche la vulgarité de ces détails. Annette n'a jamais connu la vraie pauvreté. Philippe gagne quelque chose, et tout ce qu'il gagne est pour nous. Mais Philippe a une blessure aussi. Elle n'a pas besoin de se rouvrir, car jamais elle n'a été fermée. Sa blessure, qui est au cœur, lui répond dans la tête. Annette ne peut rester à la seule garde de Philippe.»
Il s'arrêta et demeura pensif un instant, pour reprendre en baissant la voix.
«Est-ce bien sa blessure? Nous avons tous quelque tour singulier dans l'esprit. Quand j'examine ce qu'Annette m'a dit de vous aujourd'hui.... Mais nous sommes trois à vous juger. Je ferais serment que vous n'apporterez jamais sous un pauvre toit comme le nôtre ni le chagrin ni la honte.
—Puissé-je y ramener la joie au prix de tout mon bonheur! m'écriai-je.
«La jeunesse a son bon côté!» se dit-il à lui-même.
Il me semble encore que je vois son sourire paternel dans le cadre de ses beaux cheveux blancs.
«Elle a perdu sa mère de bonne heure, poursuivit-il. C'était une enfant faible qu'on pouvait rendre malade en fronçant le sourcil ou en élevant la voix: gaie comme un oiseau chanteur au printemps, et si belle dans ses rieuses allégresses! mais une sensitive! Nous ne savions pas la contrarier, elle a toujours été notre reine; ses désirs devenaient nos caprices. Elle nous payait en baisers. Ah! vous verrez quelle douce chose c'est de lui obéir! J'en voulais arriver à ceci; elle aime, elle nous l'a dit, parce qu'elle ne nous cache jamais rien; elle nous a demandé celui qu'elle aime, parce que jamais nous ne lui avons rien refusé.»
J'écoutais les yeux humides. «Vous verrez quelle douce chose c'est de lui obéir!» Philippe m'avait déjà donné son consentement; n'était-ce pas là celui de M. Laïs.
«Le temps passe, reprit-il avec un brusque soupir, comme s'il eût chassé de force un vol de pensées pénibles. Je ne vous ai rien dit encore de ce qu'il vous faut savoir. Ecoutez-moi et ne m'interrompez pas, afin que tout soit fini, quand Annette va revenir.»
Je n'avais pas à l'interrompre. Il me dit la courte histoire que j'ai déjà racontée, depuis son premier départ de Corfou, jusqu'à l'entrée d'Annette au théâtre. J'attendais, je dois le dire, un mot, une allusion au moins, ayant trait aux tentatives de mon cousin de Kervigné, mais ce nom ne fut point prononcé.