Quoique ça, Joson Michais avait sa serviette sur le bras et regardait ma lettre que mon père tenait à la main.

Car elle était là, ma lettre. Mon père disait:

«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Je voudrais que le chevalier eût sa part de la trempée. Ah! ah! mangeons d'abord. Voilà un potage qui va tomber dans mes bottes.»

Ma mère réclamait tout doucement la lecture préalable de la lettre, et ma tante Renotte l'exigeait à grands cris, mais une imposante majorité soutenait le potage.

Le potage l'emporta. Pendant qu'on mangeait le potage, on parla de moi. Ma sœur dit que j'étais bien heureux de n'avoir que moi à penser. Les enfants, c'est la ruine. Nougat fit l'éloge de l'eau-de-vie stomachique, objet de mon dernier envoi, et Bel-Œil se plaignit de n'avoir pas encore reçu La famille d'Anspach ou l'Heureuse torture, par Mme la baronne de Pfafferlohenlohe, née Fréderica Bierbrawer.

«Bon cœur et ne manquant pas d'intelligence, plaça l'abbé Raffroy entre deux cuillerées trop chaudes.

—Ce n'est pas Gérard, approuva Nougat, mais enfin....

—Ah! Gérard, riposta aigrement Bel-Œil, s'il est beau, il coûte cher.

—On ne l'a pas envoyé là-bas, fit observer l'oncle Bélébon, pour faire l'ornement de la capitale. Aussi! c'est le cadet! Un tabouret pour chauffer les pieds de la présidente. Il passera trois ans là bas, et il reviendra à votre charge!»

Le croirait-on? Je m'endormis au moment où l'on allait ouvrir ma lettre! Je rêvai d'Annette, comme c'était mon droit et mon devoir. Avant dix heures, le lendemain, j'étais assis auprès d'Annette, dont les doigts blancs rêvaient sur les touches de son piano.