Une fois passée l'épreuve de l'aveu, tout fut dit. Je laissai l'angoisse prévoyante à ce pauvre excellent M. Laïs et je m'engourdis de nouveau dans ma félicité. J'avais confessé mes fautes; le poids du mensonge ou de la restriction mentale n'était plus sur ma conscience; personne ne pouvait me demander davantage. Les événements n'avaient qu'à passer leur chemin; c'était l'affaire de la Providence. Je suis bien sûr qu'il n'y a pas, dans toute l'Asie, un musulman de ma force. J'étais né tout spécialement pour me croiser les jambes devant l'avenir en marmottant: C'était écrit. Notre dur chapeau m'a souvent froissé le crâne, le turban m'eût convenu mieux.

Quinze jours s'écoulèrent. Avais-je vécu jamais autrement? Quinze autres jours passèrent: cela faisait un grand mois révolu. Le calme plat m'entourait. Ma paresseuse somnolence avait raison, les inquiétudes de M. Laïs avaient tort. L'univers nous rendait l'oubli où nous le tenions. Rien ne menaçait. Pas l'ombre de tempête à l'horizon. Ma léthargie avait engourdi la destinée.

Un matin, je m'éveillai en songeant à l'hôtel de la rue du Regard. Je crois que je n'avais pas pensé une seule fois à ceux qui l'habitaient, depuis mon déménagement. Je vis passer le président, Aurélie et Laroche au lointain et si petits, si petits que je leur souris comme on fait aux souvenirs de la première enfance. Un siècle me séparait d'eux. Cette bonne cousine! ce pauvre président! ce superbe Laroche! Je me reprochai ma conduite à l'égard d'Aurélie et je résolus de lui payer la dette que m'imposait non pas seulement la reconnaissance, mais la plus vulgaire politesse. Je pris la route du faubourg Saint-Germain vers les trois heures de l'après-midi, afin d'être bien sûr de ne point rencontrer le président. Ce ne fut pas pourtant sans un certain battement de cœur que je soulevai la griffe de lion qui servait de marteau à la porte cochère.

Ce long siècle n'avait rien changé. Chose singulière, les petits de la concierge en étaient encore à jouer aux billes entre les pavés de la cour grise et solitaire. La concierge elle-même, du seuil de sa maisonnette, me salua comme si elle m'eût tiré le cordon la veille. Laroche sortit sur le perron pour me souhaiter la bienvenue.

«M. le chevalier se fait rare! me dit-il en veloutant l'impertinence de son sourire. Nous avons ici toute une botte de lettres pour M. le chevalier. J'aurais bien été chercher son adresse rue Saint-Sabin, là-bas, mais madame la vicomtesse ne l'a pas permis.

—Ma cousine est-elle visible? demandai-je.

—Toujours, pour M. le chevalier. M. le chevalier la fera penser à lui remettre sa correspondance.»

Il y avait des épingles dans la façon dont le drôle prononça ce mot: correspondance. Je regrettai un instant d'avoir fait le voyage. Là-bas, comme il disait, rue Saint-Sabin, le temps était clair; ici, le ciel se couvrait.

La première condition pour être un Laroche, c'est de posséder un regard qui perce l'enveloppe des lettres. Le maraud devait être initié avant moi aux secrets de cette correspondance dont il parlait avec tant d'emphase.

Aurélie était avec son Sauvagel, mais cette fois elle ne le congédia point pour me recevoir. Sauvagel avait monté en grade; il portait la chose écrite en lisibles caractères dans le triomphe niais de son sourire. On lui devait évidemment de ne plus le renvoyer. Il n'était pas mal, ce garçon. Il avait une belle barbe et un lorgnon sculpté. Son pantalon ne faisait pas de plis, sa cravate était mise à peu près et il sentait la cigarette. J'en ai vu qui ne le valaient pas.