M. Laïs secoua la tête en murmurant:
«Je n'ai pas le temps d'attendre jusque-là.»
Puis, avec une douceur mélancolique, il ajouta:
«Mes pauvres enfants, ce n'est pas par ignorance que j'ai péché: c'est par faiblesse. Nous aimons tous René de la même manière. Pour se marier, on n'est pas majeur à vingt et un ans. Ne me demandez pas ce qu'il faut faire: il est trop tard pour reculer. Si le malheur vient, nous le subirons en nous mettant à la garde de Dieu.»
XXIV.
LA POULE NOIRE.
Je ne sais pas ce qu'un homme sage, selon le monde, eût fait à la place de M. Laïs. Il avait été très faible au début, je ne le dissimule point, mais il ne faudrait pas exagérer la part de sa faiblesse. Etant donnés le caractère d'Annette et le mien, étant donnée surtout la qualité résistante et en quelque sorte fatale de notre amour, nous eussions usé tous les obstacles. C'est ma croyance. Je ne pense pas qu'il ait jamais été au pouvoir d'un être humain d'empêcher Annette et moi de nous aimer.
Pour revenir à la situation actuelle, si l'homme sage avait essayé de trancher le nœud si fort déjà qui nous unissait, de deux choses l'une: ou notre résistance aurait brisé son effort, ou son effort eût brisé notre vie. Ceci n'est pas une opinion, c'est la certitude même. Mais M. Laïs avait dit la vérité vraie; il n'y avait rien à faire, sinon à attendre le jugement de Dieu.
Nous attendîmes, ou plutôt il attendit, car nous étions tous deux, Annette et moi, sous le charme à ce point que tout ce qui n'était pas nous-mêmes directement et actuellement disparaissait pour nous. Tout est contagieux en amour. Ma langueur l'avait prise. Elle ne pensait plus que selon sa pensée. Nous étions enchantés, comme la Belle au bois dormant. Le monde extérieur n'existait plus pour nous.
Je ne sais pas où M. Laïs se procura l'argent qu'il fallait pour l'humble dédit stipulé dans l'engagement d'Annette, mais il le paya. Elle quitta le théâtre le lendemain du jour où j'abandonnai l'hôtel de Kervigné. Nous fûmes entièrement l'un à l'autre à dater de ce moment.
Je louai une chambre dans la maison même de M. Laïs. J'avais reçu plusieurs cadeaux d'argent depuis mon départ de Bretagne, et mon crédit chez le banquier de Paris n'était pas encore entamé. Je savais, en outre, que la bourse de ma tante Renotte était à ma disposition.