Depuis que j'avais l'âge de raison, mon frère Gérard vivait loin de nous. Ce n'était pas un officier à semestres. Il prenait sa carrière au sérieux, en garnison comme en campagne; il menait du même train sa réputation de maréchal de France en herbe et sa renommée d'homme de plaisirs. Je n'exagère point. L'armée le regardait comme promis aux plus hautes destinées. Il était venu à Vannes plusieurs fois quand j'étais au collége; ailleurs, je puis dire que je l'avais à peine entrevu pendant les années de mon adolescence. Je ne le connaissais bien que par cette fameuse miniature où il était représenté, en costume de chef d'escadron, sur la vaste tabatière de ma tante Nougat.
Cela suffisait. Je l'aimais beaucoup et je l'admirais davantage. La différence même de nos caractères et de nos propensions me portait à faire de lui mon héros. Il se mêlait bien un peu de frayeur dans cette affection, à cause de mon évidente infériorité, mais je lui pardonnais cette infériorité. D'un mot, je pense que c'est tout dire.
Cette lettre me le montra tout entier, tel que je l'avais deviné, brusque, étourdi, moqueur, mais bon comme il était brave. Je le vis devant mes yeux qui me regardait en souriant. Cela me consola pour un instant de toutes mes disgrâces. Je me servis de lui comme d'un écran pour ne plus voir les tristesses et les menaces de ma terrible correspondance.
Je suis sujet à cela. La première chose que je cherche dans les moments difficiles, c'est l'écran. A l'abri de l'écran, il y a toujours quelque oreiller où l'on peut endormir une souffrance ou une terreur.
Quel chemin il avait fait! Je me pris à compter ses grades avec complaisance. Quel chemin il allait faire encore! Une fois qu'on a le pied sur ce sommet qu'il avait atteint si jeune, on monte par bonds. Le succès passé engage le succès à venir. Oh! certes, il était l'honneur de la famille, et la famille déjà le regardait d'en bas. Que tous les autres fussent contre moi, peu m'importait, s'il était avec moi.
Et il était avec moi, je m'efforçais à le croire.
Le bon sens essayait bien de me dire qu'il serait avec moi seulement pour m'obtenir une capitulation honorable et qu'il poserait, lui aussi, comme tout le monde, en première ligne, la question d'abandonner Annette. Je ne voulais pas écouter le bon sens. Je faisais ce rêve: mon frère le colonel, défenseur d'Annette! mon frère, ce chevalier! ce preux! ce roi de notre foyer!
Je fus une heure ainsi; puis, comme mes inquiétudes revenaient peu à peu, je voulus relire sa lettre, afin d'y puiser une nouvelle dose d'illusion. Mon regard tomba sur la date: 27 octobre 1842. Nous étions au 31, et sa lettre disait: Nous partons ce soir.
Ils allaient arriver aujourd'hui même. Je consultai ma montre. Ils étaient arrivés.
Ils étaient arrivés depuis plusieurs heures.