Je me levai tout chancelant, et je gagnai comme je pus la place Saint-Sulpice, où je me jetai dans un fiacre.
J'avais le cœur serré par une épouvante nouvelle qui venait de naître en moi. A cette heure, mon refuge de la rue Saint-Sabin devait être déjà violé. Mon adresse était, en définitive, le secret de la comédie. Ma cousine avait fait semblant de le respecter, mais il était impossible qu'elle ignorât ma retraite. J'avais quitté son hôtel pour me réunir aux Laïs; là où étaient les Laïs, je devais être.
Il y avait d'ailleurs ce Laroche qui m'avait rencontré rue Saint-Sabin.
Si ma famille était là-bas! Tout ce détachement qui, selon l'expression de Gérard, venait faire une razzia contre moi! Mon père, mes deux tantes Kerfily, l'oncle Bélébon et son abominable Vincent!
Ces choses vont se perdant à cause des chemins de fer, mais, encore en 1842, les gens de Vannes qui faisaient une expédition sur Paris, arrivaient avec toute la férocité de la conquête. A l'époque de l'Exposition universelle, on vit des provinciaux marchander la carte des restaurants et exiger des diminutions sous menace du commissaire de police. Personne n'ignore l'axiome de Quimper: «A Paris, on peut tout se permettre!»
Ces choses vont se perdant. La prodigieuse solennité de cette phrase: Faire le voyage de Paris, s'est évanouie. Les études de notaires, à Landerneau, ont baissé de cent pour cent depuis qu'on ne signe plus son testament avant de monter en diligence. La capitale cesse d'être un lieu féerique et mystérieux, propice aux mensonges des voyageurs comme l'intérieur de l'Australie ou les sources du Nil. La phrase est toute faite pour exprimer ce nouvel état. La province dit maintenant: Il ne faut pas se faire un monstre de Paris.
Cela signifie: Paris est plus grand que Carpentras, mais c'est tout simple, puisqu'il y a plus de monde. Les maisons n'y sont pas en or. On y trouve peu de Parisiens à cinq pattes. Il faut payer les côtelettes qu'on y mange.
Les théories dénigrantes de l'oncle Bélébon sont mortes du premier coup.
Mortes aussi les appréciations profondes comme celle-ci, qui a rebattu mes oreilles d'enfant: «Les Parisiens sont forts pour donner des billets de spectacle.»
Il n'y a plus, à proprement parler, de Parisiens, parce qu'il n'y a plus de provinciaux. Quand Paris aura dépensé un milliard ou deux pour ressembler un peu à Saint-Pétersbourg les Anglais l'achèteront à 80% de perte, et il n'y aura plus que les Chinois pour le venir voir, en se promenant, le dimanche.