En 1842, Paris était Paris. La province, qui était la province, y débarquait armée jusqu'aux dents. Mes cheveux se dressèrent sur ma tête en songeant que mon père, mes deux tantes et les atroces Bélébon avaient, selon toute apparence, envahi la rue Saint-Sabin. Que s'était-il passé? L'imagination avait ici le champ libre. L'hypothèse pouvait s'étaler en long et en large. Aucune horreur n'était en dehors de la vraisemblance.

Les Laïs! Philippe, si fougueux, si terrible même, quand il n'était pas plus doux qu'une jeune fille! le père! cette âme honnête et délicate jusqu'à la souffrance! et Annette, enfin, Annette elle-même, mon amour, ma vie! avaient-ils subi le choc brutal de cette horde? N'avait-on point essayé contre eux quelque stupide avanie?

Mon père était le meilleur et le plus pacifique des hommes, mais le plus faible aussi; et qui ne connaît le pouvoir de l'entourage? Avec ces loups de Bélébon, il était capable de hurler. Et les deux tantes! pauvres excellentes femmes, végétant aux deux pôles opposés de l'absurdité humaine! Il n'était rien que mes deux tantes ne pussent oser à Paris. Et souvenez-vous qu'elles étaient à Paris pour faire justice.

Tout ce monde, c'était une croisade. Toutes ces têtes avaient jeté leurs bonnets par-dessus les moulins.

Je vous le dis: on pouvait tuer M. Laïs par un mot. Annette! Oh! je ne saurais pas exprimer mes craintes à l'égard d'Annette! La seule pensé d'Annette outragée me faisait monter la folie au cerveau.

Et ils étaient capables de cela. Bien plus, cela devait faire nécessairement partie du programme de leur voyage: Il faut se montrer vis-à-vis de ces misérables filles! Ah! ah! la province a bec et ongles!

J'eus du sang dans les yeux, parce que je vis Vincent au milieu de la modeste chambre, arrogant, insolent, grossier, sûr qu'il croyait être d'insulter sans danger. Je ne suis pas poète, mais j'ai des visions qui me passent: Philippe se dressa, secouant ses cheveux comme une crinière de lion. La tête de Vincent rebondit et sonna sur les marches de l'escalier. M. Laïs s'affaissa tout pâle et Annette se jeta aux genoux de mon père, qui balbutiait le nom du procureur du roi.

Le fiacre entrait dans la rue Saint-Sabin, j'ouvris la portière, je pris ma course comme un fou et je franchis le seuil de la pauvre maison. J'étouffais. Je m'arrêtai dans l'escalier pour écouter, mais le bruit des battements de mon cœur m'empêchait d'entendre. Le premier son que je saisis fut un éclat de rire et mes deux genoux se plièrent d'eux-mêmes, tant j'avais besoin de remercier Dieu.

Une voix parlait qui m'était inconnue. Je poussai la porte et je restai comme foudroyé par la joie qui me dilata le cœur. Mon frère Gérard était là, entre M. Laïs et Philippe; chacun d'eux tenait une de ses mains et il mettait en même temps un baiser sur le front rougissant d'Annette.

XXVI.
MON FRÈRE GÉRARD.