Il resta bouche béante, parce que Gérard le regardait en face. Le vieux Bélébon savait qu'il fallait respecter Gérard. Mais mon père, à pleine voix:
«A la soupe! à la soupe! Bon appétit, bonne conscience! Les affaires seront pour plus tard. Buvez, l'adjoint! Mangez, la garde nationale! Que tout le monde vive... même les gendarmes! A ta santé, chevalier! Sans toi, je ne serais pas à Paris.»
XXVII.
A PARIS COMME A PARIS!
Il y avait dans ces derniers mots de mon bon père: «Sans toi, je ne serais pas à Paris,» une vive et chaude reconnaissance. J'eus grand plaisir à l'embrasser, ainsi que mes deux tantes, qui, au demeurant, avaient été les amies de mon enfance. Quant aux deux Bélébon, je ne les embrassai point. La guerre était déclarée. Toute la diligence, ceux qui me connaissaient et ceux qui ne me connaissaient pas, me firent fête. La Rimassu déclara que j'avais grandi et pris du truc. La poissonnière et la veuve de la flotte m'adressèrent d'aimables paroles. Pour m'utiliser, on but tout de suite à ma santé, et ce Judas de Vincent doubla la politesse.
Gérard semblait surpris et mécontent de trouver là des étrangers. Il s'assit entre Nougat et l'adjoint. Aussitôt qu'il eut pris place, il me fut aisé de voir qu'on lui décochait de tous côtés des œillades interrogatives. Il ne se pouvait point, cependant, que ce loyal et fier soldat, si élevé au-dessus du niveau des autres convives, fût engagé avec eux dans une conspiration contre moi.
Non, cela ne se pouvait pas. Il y aurait eu folie à le croire.
Je m'assis au bas bout de la table, non loin de Joson Michais, qui me faisait des signes en tirant les mèches de ses cheveux plats et me regardait avec des yeux humides. Je lui tendis la main. Il la baisa bel et bien et me dit tout bas:
«Ah! monsié el chevâlier! y a du tâbâc!
—Qu'est-ce? demandai-je en me cachant derrière ma serviette que je dépliai.
—E j'ne sais point, me répondit Joson; mais, quoique ça, y en â! aussi vrai comme ej'ne mens point, faut dire la vérité!