—Pstt!» me fit Bel-Œil mystérieusement.
Et, arrangeant ses deux mains en porte-voix, elle me dit, en confidence, au travers de la table:
«Tu as souffert, René! T'avais-je mis en garde contre les entraînements de cette funeste passion?
—Qu'elle est bête!» grommela Vincent.
Je ne prétends pas qu'il eût tout à fait tort au fond; mais, sur un geste de Gérard, il se hâta de mettre son nez dans son verre.
Gérard était le maître ici. Cela sautait aux yeux et je ne pouvais me défendre de penser: «Si je suis condamné, c'est qu'il l'aura bien voulu.»
Pauvre frère chéri! si beau! si jeune! si heureux! Les secrets desseins de la Providence ressemblent parfois à un jeu cruel.
Mais faut-il passer sous silence les monstrueuses toilettes qui émaillaient, ce soir-là, le salon bleu des Frères-Provençaux! A Paris comme à Paris, c'est clair. On peut tout se permettre dans cette grande cohue où chacun passe inaperçu: c'est évident. Retournez vos habits, si vous voulez, et portez une paire de volailles plumées sous vos aisselles, personne ne vous dira: mon cœur. Voilà l'axiome. Vous iriez tout nus dans les rues sans les sergents de ville.
Partant de là, pourquoi la province arrive-t-elle toujours avec l'idée bien arrêtée d'éblouir ce Paris qui ne la regardera pas? Ma tante Bel-Œil avait une robe de velours amarante, achetée pour les noces de ma sœur et un certain crêpe de Chine bleu tendre, je dis tendre comme son cœur sensible. Sur son front jouait une ferronnière, et un oiseau de paradis un peu pelé hérissait ses cheveux. Elle était splendide, mais moins que Nougat, rouge comme une tomate dans un spencer collant de satin blanc, sur lequel se drapait une écharpe de barége vert foncé frangée d'or. Un collier de topazes serrait son gros cou, et un perruquier de Paris lui avait arrangé sur la tête un effrayant turban apporté de Bretagne. Les garçons cassaient les assiettes en la regardant.
Mme Rimassu, maigre fruit de la Cythère provinciale, avait déployé le châle Ternaux de ses anciens triomphes. Son comique était moins effréné que celui de mes tantes. La veuve de l'armée navale était presque à la mode, parce que le corps de MM. les officiers se fournit à Paris. C'était en sa personne même que le ravage apparaissait. On a beau dire: le service de la mer use la chair comme le fer et le bois.