Parlez-moi des poissonnières de Lorient! Savez-vous ce que coûte au pêcheur qui le prend ce faisan de la mer, ce poisson vêtu d'argent mat, le plus beau, le mieux fait, le plus délicat de nos côtes, le lupus d'Horace, le bar de Véfour? Les bars s'en vont. Le prix d'un bar de vingt livres varie entre une journée et la noyade. La poissonnière de Lorient l'achète quarante sous et le revend un louis. A Paris, il vous coûtera soixante francs. Nos bateliers seraient bien riches s'ils avaient seulement le quart du prix réel de leurs pêches. Mais ils sont très pauvres. La poissonnière a des pendants d'or qui allongent ses oreilles jusqu'à l'épaule. Le conducteur de diligence met de côté. Le consignataire de Paris devient millionnaire dès sa seconde faillite. Ainsi va la marée.
Quant aux hommes, ils avaient généralement l'habit bleu barbeau à boutons d'or, sauf le gendarme, agrafé dans une redingote longue dite demi-solde. La cuisine des Frères-Provençaux était très franchement de leur goût. Les deux sexes faisaient assaut de bonnes dispositions, et les encouragements de mon père obtenaient l'approbation générale.
J'entendis Nougat qui demandait à Gérard:
«L'as-tu vue, mon colonel?»
L'oncle Bélébon ajouta en clignant de l'œil:
«C'est peut-être déjà chose faite, dis donc?»
Tous les membres de ma famille, et même les gens de Vannes, semblèrent comprendre cette question dont le sens m'échappait. Je m'étais promis d'être calme; mais cette convocation de toute la diligence,—coupé, intérieur et rotonde,—m'exaspérait sourdement. C'était un surcroît de torture dont l'idée devait appartenir à cet abominable Bélébon.
J'attendis avec anxiété la réponse de Gérard. Tout me faisait peur. Gérard ne répondit que par un geste d'impatience.
«Bon, bon! dit l'oncle, tu as vingt-quatre heures. C'est la première fois que je vois la capitale, mais, de mon temps, on n'y mettait pas tant de façons, hein, Vincent?
—Ah! mais, répliqua le rustre, c'est que tu étais un gaillard, papa!