Ce dernier détail, le seul qui fit impression sur Annette, était aussi le seul qui ft controuvé. Quant au mariage, il était en effet arrangé. Si je n'en ai point parlé, c'est qu'on avait cru pouvoir en poser les préliminaires sans me consulter.
Je n'ai pas besoin de peindre la situation d'Annette, isolée et privée de ses conseils naturels, en face d'une pareille déclaration. Elle n'eut d'abord à donner que ses larmes.
Aurélie poursuivit.
«La loi française ne nous accorde aucun moyen de vous combattre, mademoiselle, en dehors des actions criminelles qui nous répugnent et qui seraient, paraîtrait-il, d'une souveraine injustice, employées contre vous. Néanmoins, je dois vous dire que le chevalier, mineur et attiré dans la maison d'une comédienne, par le père et le frère de celle-ci, fournit à M. de Kervigné un motif légitime d'intervenir. J'ajoute que cette intervention, si elle avait lieu, ne serait pas sans danger pour MM. Laïs.»
Annette voulut protester. Aurélie l'arrêta d'un mot.
«Je plaide la cause d'une famille malheureuse, dit-elle. Dieu me garde d'accuser ni surtout d'insulter ceux qui vous sont chers! Je veux seulement vous faire comprendre que leur qualité d'étrangers prête une gravité nouvelle à la situation. Coupables ou non, MM. Laïs prêtent ici le flanc, et vous savez bien que, pour se défendre, il est parfois besoin d'attaquer. Mais ne parlons point de ceci, mademoiselle. Vous êtes en présence d'une femme qui connaît et qui excuse les entraînements du cœur. Moins jeune que vous et peut-être moins belle, cette femme possède encore quelque beauté. Pour être un juge rigoureux dans un procès de cette sorte, il faudrait avoir passé l'âge des charmantes imprudences et des passions irrésistibles. Tel n'est point mon cas: vous ne trouverez en moi que clémence. Je ne veux point vous menacer; je veux vous prier, non pas tant au nom d'une famille au sein de laquelle vous avez jeté involontairement le trouble, qu'au nom de René lui-même. Vous ne pouvez pas être sa femme, vous pouvez seulement briser son avenir en restant sa maîtresse. Voyez le vrai des choses: René a dix-neuf ans; il est dans toute la force du terme, en équilibre entre le bonheur et le malheur. Je vous fais observer, avant de poursuivre, qu'il n'a pas, comme beaucoup de jeunes gens, la possibilité de parer par lui-même aux embarras matériels de la vie; il n'est ni peintre, ni sculpteur, ni écrivain, ni avocat, ni médecin. J'entends en herbe. Non-seulement il n'a pas d'état, mais il n'a pas même de vocation. Je le connais aussi bien que vous. Lui retirer l'appui de sa famille, c'est le plonger matériellement dans une misère dont il n'aura aucun moyen de sortir. Pour un homme tel que lui, la misère est une impasse où l'on meurt. Peut-être avez-vous fait ce rêve de prendre sa place dans la lutte et de combattre la misère par votre talent. Ce n'est qu'un rêve. On meurt aussi de honte, et un Kervigné ne vit pas d'une femme. Vous pouvez briser son existence, mais vous ne pouvez rien pour son salut.»
Annette écoutait atterrée. Les arguments d'Aurélie la frappaient comme le choc répété d'un marteau qui aurait battu son cœur. Elle ne pleurait plus; elle regardait avec égarement cette femme qui lui arrachait une à une toutes ses espérances et toutes ses joies. Elle ne discutait point en elle-même la valeur de ces diverses affirmations. Toutes, au même degré, lui semblaient claires comme l'évidence. Mais, à l'encontre de ce plaidoyer écrasant, il y avait une autre évidence: l'impossibilité de renoncer à son amour.
Elle restait là, silencieuse et la tête baissée, comme une pauvre enfant, trahie par son angoisse et qui ne trouve plus de paroles pour repousser une accusation imméritée. C'était si bien une enfant, une chère et adorable enfant, elle était si belle et d'une beauté si touchante, la candeur de son inexpérience parlait si haut, à défaut de sa voix, que la présidente eut pitié. Parmi les banalités de ce cœur, il y avait des élans sincères. Elle eut remords de son succès, et regretta sans doute la mission qu'elle avait acceptée, car elle rapprocha d'elle Annette et la baisa au front d'un brusque mouvement.
J'affirme que ce ne dut pas être une comédie, mais cela réussit comme le plus habile des stratagèmes. Il n'y avait de vaincu chez Annette que sa raison. Restait l'instinct, que les arguments ne trompent point. Sans ce baiser, l'instinct d'Annette eût résisté.
«Madame, madame! s'écria-t-elle tandis que les larmes jaillissaient inondant son visage, vous êtes bonne et j'ai confiance en vous. Il vaut bien mieux que ce soit moi qui meure! oh! je le laisse libre! Je lui rends sa parole! Mais s'il revenait, madame, et s'il me disait: Je souffre....