A ce moment, sa voix changea et reprit une vague expression de frayeur pour nous dire:
«Mes enfants, quelque chose a passé devant mes yeux. Voilà que j'ai grand'peine à vous voir. C'est comme un voile qui tombe entre nous. Je ne vous vois plus. Etes-vous toujours là?»
Trois voix, brisées par les larmes, lui répondirent en même temps:
«Père, toujours.»
La sérénité revint à son front et nous vîmes le sourire qui renaissait autour de ses lèvres.
«Je sais comment il faut appeler ce quelque chose, reprit-il avec une douceur d'accent qui déjà ne sentait plus la terre. Il est permis de ne pas reconnaître ce voile qu'on n'a jamais vu et qu'on ne voit qu'une fois: c'est la mort. Mes enfants, je ne souffre pas; je sens que je reste autour de vous et en vous. Aimez-vous tendrement: ce sera encore m'aimer.»
Parmi nos mains, il choisit la main d'Annette et l'attira tout contre lui. Deux belles larmes roulèrent lentement sur sa joue, tandis qu'il murmurait:
«Toi, je vais dire à ta mère comme tu lui ressembles, et tout ce que tu m'as donné de joie. Cœur de mon cœur, ange de mon foyer ma fille, ma douce et sainte fille, c'est par toi que j'aime Dieu; tu es le bonheur de ma mort comme tu as été le sourire de ma vie....»
Ce fut un baiser long et tout plein de suavités cruelles. Les sanglots faisaient bondir le corps d'Annette.
«Votre main, René,» reprit M. Laïs dont la voix sembla raffermie tout à coup.